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01. « Voir » la musique avec Cindy Baraté

Ceci est la transcription textuelle de l’épisode n°1 du podcast « Le Barboteur » disponible sur votre plateforme d’écoute préférée.

Épisode enregistré le 1ᵉʳ octobre 2022 et diffusé le 10 octobre 2022.

Sommaire

Introduction

Laurent : Bienvenue sur le Barboteur, le podcast qui explore et révèle la diversité créative.

Pour ce premier épisode, j’ai l’immense plaisir de te faire découvrir Cindy.

Cindy pratique un art peu commun que seule une poignée de personnes dans le monde peut maîtriser.
Celui du chansigne.

Le chansigne, c’est une discipline qui permet de voir la musique.
Ce n’est pas qu’un simple dispositif d’accessibilité pour les personnes sourdes.

C’est, avant tout, un art à part entière que pratique magistralement Cindy aux côtés des plus grands artistes.

Dans cet épisode, nous allons voir ce qu’est le chansigne, ce qu’il apporte à la musique, comment Cindy en est venue à pratiquer cet art et quels sont ses rapports avec les artistes qu’elle accompagne.

Cindy Baraté en concert.
Crédit photo : Shon Jacobs.

Présentation de Cindy

Laurent : Salut Cindy, je suis ravi de t’avoir dans cet épisode.
On va échanger ensemble sur une discipline peu connue : le chansigne.

Cindy : Bonjour Laurent, merci de m’accueillir.

Laurent : Avant de rentrer dans le détail, je te propose une petite mise en situation pour que tu puisses te présenter :

Tu arrives dans une soirée où tu ne connais personne.
Au fur et à mesure que tu commences à discuter avec des gens, on te pose la question rituelle : « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? »

Comment est-ce que tu réponds à cette question ?

Cindy : Disons que je ne fais pas un métier, mais des métiers un peu particuliers.

À la base, je suis enseignante (maîtresse d’école comme on dit en France) pour des enfants sourds qui ont entre six et huit ans. Je suis dans une école ordinaire, mais qui a un projet d’inclusion des enfants sourds.

Elle s’appelle l’école Sainte-Marie à Namur et ça fait presque vingt ans que je travaille là-bas. J’adore ce métier, je suis complètement fan de mon travail.

En plus de ce métier, je suis comédienne et musicienne de formation. Cela fait partie de ma « deuxième vie » et c’est le sujet qui nous intéresse aujourd’hui : le chansigne.

Je suis aussi chansigneuse. Voilà, c’est ma discipline.
Quand je rencontre quelqu’un en soirée, c’est ça que je dis.

Laurent : J’imagine qu’après, on va te poser les questions que je vais te poser par la suite sur ce qu’est le chansigne, comment ça fonctionne…

Concernant ton poste d’enseignante, tu disais que tu le pratiquais dans une école « traditionnelle », qui avait une volonté d’inclusion.
Concrètement, ça se passe comment ?
Tu as des enfants sourds dans des classes d’enfants entendants, ou ce sont des classes spéciales ?

Cindy : Alors ce sont des classes totalement ordinaires, mais où il y a la présence de deux enseignants.

Je suis en binôme avec une collègue la moitié du temps. Nous sommes en classe et nous travaillons avec des enfants entendants et des enfants sourds.

Par contre, je ne suis pas du tout interprète. Je ne vais pas traduire en direct ce que dit ma collègue. On prépare toutes les leçons à l’avance et je donne mon cours en langue des signes. Elle donne son cours en français et moi en langue des signes.

L’autre moitié du temps, je prends ce groupe d’enfants sourds dans un local dédié pour vraiment se focaliser sur l’apprentissage du français. Ce ne sont pas du tout les mêmes méthodologies que ma collègue, bien évidemment.

Donc, c’est une école tout à fait ordinaire avec un vrai projet d’inclusion. Elle existe depuis plus de vingt ans et c’est un projet qui est reconnu, au niveau européen.

Laurent :  Je ne connaissais pas ce mode de fonctionnement. Pour les élèves entendants, côtoyer des personnes sourdes et comprendre leur univers, je trouve ça très enrichissant.

Cindy : Bien sûr. Et puis comme on est deux enseignants par classe, ce n’est que du bonheur pour les enfants.

Des fois, on n’arrive même plus à distinguer qui est qui entre les enfants entendants et les enfants sourds.
Tout le monde signe, tout le monde essaye de parler.

C’est vraiment un projet très inclusif.

Laurent : C’est génial !

Cindy : Ouais, j’adore.

Laurent : On sent que tu es passionnée !

Cindy : C’est un métier hyper passionnant et ça me permet aussi de pouvoir faire mon second métier, plus artistique.
Je fais aussi énormément de chansigne avec mes élèves. Que ce soit les élèves sourds ou entendants, ils adorent ça.
C’est une discipline qu’on a mis en place depuis plusieurs années dans ma classe.

Laurent : C’est sûr que c’est plus intéressant que d’apprendre la flûte, par exemple. 😊

Cindy : Je pense que c’est un peu différent.
Je suis musicienne, donc forcément je ne peux rien dire. Je suis pianiste et chanteuse, donc j’adore les instruments.

Mais ce n’est pas parce qu’on n’a pas accès aux sons qu’on n’a pas le droit d’avoir accès à la chanson.

Et ça, pour moi, c’est vraiment une des choses les plus importantes que je voudrais communiquer.
Ce n’est pas parce qu’on est sourd qu’on n’a pas le droit d’aimer la musique. Et ce n’est pas parce qu’on est en entendant qu’on n’a pas le droit d’aimer le chansigne.

Donc je pense que ça, c’est vraiment important de le souligner.

Qu’est-ce que le chansigne ?

Laurent :  Tu fais une belle transition pour expliquer ce qu’est le chansigne, parce que c’est un terme qu’on a déjà utilisé à plusieurs reprises.

Quelle définition tu donnerais au chansigne ?

Cindy : Déjà, il y a une différence à faire entre le chansigne et le chant signé.

En fait, le chansigne, c’est une discipline. C’est un art.
Moi, je me définis exclusivement comme une artiste, pas du tout une interprète. C’est-à-dire que je ne vais pas aller faire de l’interprétation en direct d’une conférence ou d’un ministre.

Ça n’est vraiment pas mon trip. Ce n’est pas ma vie, ce n’est pas mon métier.
Je suis une chansigneuse. C’est une forme de chant qui est en langue des signes.

La différence principale entre le chansigne, sans « t » et le « chant signé » en deux mots, c’est qu’il n’y a pas de traduction littérale.
C’est vraiment ça qui est important.

Quand je reçois des textes d’artistes je vais toujours travailler ces textes comme s’ils m’appartenaient. Et je vais en faire une poésie. Je vais vraiment faire un chansigne qui m’est propre. Je ne vais absolument pas traduire du mot à signe. Je vais prendre le sens et je vais en faire de la poésie en langue des signes.

Et ça, c’est une grande différence.
Le chant signé, ça va être vraiment de la traduction plus ou moins littérale de la part de l’interprète.

Laurent : Donc c’est un peu comme si tu réécrivais la chanson ?

Cindy : Exactement c’est de la réécriture de chansons.

Forcément, je garde toujours le sens, par respect pour l’artiste.

Mais ça m’arrive aussi de créer des chansignes où la langue des signes est la première langue vers laquelle je vais créer la chanson.
Et puis parfois, on va retraverser le pont dans l’autre sens et on va y mettre des mots par exemple. Ça peut arriver aussi.

Il faut toujours garder le sens, mais que ce soit de la poésie et que ce soit beau en langue des signes. C’est ce qui est important et c’est pour cela que ça me prend beaucoup de temps en amont.

Par exemple pour une heure de concert d’un artiste lambda, je vais mettre entre vingt-cinq et quarante heures de boulot en amont.

Laurent : Je ne me rendais pas compte qu’il y avait un si grand travail en amont !

Cindy : Bien sûr. Tu sais, chaque chanson a son univers propre, donc on ne peut pas définir une chanson simplement à ses mots.
Il y a toute l’atmosphère, il y a aussi la rythmique, il va y avoir des accords… Et tout ça doit passer par mon corps.

Je ne peux pas juste faire aller mes mains comme on peut voir parfois à côté d’un ministre où il va y avoir une certaine forme de neutralité de la part de l’interprète.

Elles font des boulots extraordinaires (je dis « elles » parce que chez nous, c’est beaucoup de femmes). Elles arrivent plus ou moins à redonner de façon très neutre le message.

Moi je ne suis pas du tout neutre, je suis au-delà de la neutralité. Je suis dans la subjectivité complète.

Laurent : Effectivement, quand on voit par exemple un discours politique qui est signé et du chansigne, la grosse différence c’est le travail du corps.
Comme tu le dis, quand on regarde le discours à la télé, on voit juste le tronc de la personne et son visage seulement.
Toi quand tu es sur scène, on voit ton corps en entier et du coup tu as un travail du corps important, qui ressemble à de la danse.

Est-ce que les mouvements que tu fais ont une signification ?
(Les mouvements de corps, pas les mouvements de main.)

Cindy : Ce n’est pas de la danse.
Déjà, parce que je suis une très mauvaise danseuse.

Mais, ça peut s’apparenter à de la danse. Je pense que la musique doit traverser mon corps. Et donc comme elle ne traverse pas forcément que mes mains ou que mon visage, je dois absolument donner l’intégralité de la chanson par mon corps. Alors oui, je vais bouger, je vais danser.

C’est une forme de danse, mais je pense que c’est un art global.
Avec le chansigne, on ne peut pas se contenter que des mains ou du visage.

J’apparente toujours ça un, un groupe de musique : le guitariste, il va jouer de la guitare, le batteur de la batterie, le chanteur va chanter.

Moi, je dois intégrer tous ces instruments dans mon et faire en sorte que ce soit joli (enfin, un maximum).

Dans tous les cas, il faut que ce soit correct en langue des signes et que ce soit poétique et attrayant pour le regard, aussi bien de la personne sourde que de la personne entendante.

Je ne travaille pas que pour de l’inclusion. Je fais du chansigne.

C’est-à-dire que même s’il n’y a pas de personnes sourdes dans la salle, je vais quand même faire le chansigne de la même façon que je le ferais s’il y en avait.

Laurent : En préparant cette conversation, j’étais tombé sur une vidéo que je t’avais envoyé d’un rappeur qui s’appelle Eremsi. C’est un rappeur un peu militant qui promeut justement le chansigne.

Il expliquait dans une de ces vidéos que le chansigne, ce n’était pas juste un dispositif d’accessibilité.

C’est-à-dire qu’il n’y a pas un chansigneur ou une chansigneuse juste parce qu’il y a quelques personnes sourdes dans la salle.

C’était vraiment un art à part entière et un dispositif artistique à part entière. C’est comme ça que tu le vois aussi ?

Définition du chansigne par le rappeur Eremsi
(La vidéo est en français et en langue des signes)

Cindy : Tout à fait. Je suis à cent pour cent d’accord avec ce qu’il dit.

Ça fait maintenant treize ou quatorze ans que je fais du chansigne professionnel et j’ai travaillé avec des tas de groupes et des tas de célébrités, des tas de chanteurs.

Mais quand je suis sur scène, je ne suis pas sur scène pour des personnes précisément. Je suis sur scène pour tout le monde et je ne cherche pas à être inclusive.

Évidemment, la plupart du temps, on m’engage pour ça. C’est sûr. Malgré tout, ça reste un art qui est bien ciblé pour les personnes sourdes.

Mais comme le dit ce rappeur, c’est vraiment pour tout le monde.

Moi j’ai des tas de personnes entendantes qui viennent me trouver à la fin d’un concert :

Cindy, c’est génial ce que vous faites. En fait, je suis plus attiré par vous que par le groupe.

C’est très drôle.

Et j’ai des tas de témoignages comme ça, de personnes entendantes ou personnes sourdes qui viennent me dire à la fin d’un concert :

C’est vraiment beau, c’est poétique. Même si on n’a pas tout compris de ce que vous avez raconté, il y a des fois ça illustre. Ça va donner des images à la chanson.

Focus sur les différences entre les différentes langues des signes.

Laurent : Petite question plus linguistique : tu fais du chansigne en langue des signes francophone belge, c’est ça ?

Quelle différence, il y a avec la langue des signes française ?
Est-ce que c’est juste une différence de vocabulaire ? Ou, il y a aussi une question de grammaire, de syntaxe aussi ?

Cindy : Alors Laurent, est-ce que tu veux, un petit cours d’histoire rapide ?

Laurent : Allez, vas-y.

Cindy : En fait, il faut savoir qu’en 1880, il y a eu le congrès de Milan.

Ce congrès a décidé d’interdire l’apprentissage de la langue des signes dans les écoles parce que les logopèdes (autre nom des orthophonistes) disaient que les personnes sourdes devaient absolument apprendre à parler et non à signer.

Pendant cent ans, cette langue n’a plus été travaillée. Elle n’a plus été enseignée et chacun a développé son propre patois dans sa famille ou dans sa communauté.

Cent ans plus tard, on a décidé que la langue des signes était importante pour les personnes sourdes et on l’a remise en premier plan en disant que, oui, elle doit être enseignée.

Sauf que, chacun ayant développé son propre patois, son propre « dialecte », ça a été très difficile de fédérer en disant que telle langue des signes va devenir officielle.

Par exemple, quand j’ai appris la langue des signes, on m’a expliqué qu’en Belgique, il y avait une dizaine de langues des signes différentes de celle de Liège. J’habite Liège et travaille à Namur. Déjà entre ces deux villes, il y avait des différences.

On appelle ça des différences de signaire (c’est du vocabulaire, mais en signe). Par chance, la grammaire et tout ce qui est aspect culturel est identique.

Pour apprendre la langue des signes, il faut parfois apprendre différentes langues des signes pour pouvoir vraiment avoir un bagage important.

Donc la langue des signes française et la langue des signes francophone belge est différente dans le signaire principalement. Mais la grammaire est identique.

C’est partout comme ça dans le monde. La langue des signes n’est pas universelle.

Toutefois, depuis plusieurs années s’est formée une langue des signes internationale qui est une langue qui va essayer de regrouper plusieurs signes internationaux et qui permet aux sourds de se comprendre partout dans le monde entier.

Elle n’est pas encore hyper usitée, mais, elle existe !

Laurent : Une sorte d’Espéranto de la langue des signes. C’est ça ?

Cindy : Oui.

Sauf qu’ici, il y a vraiment une codification, une grammaire.

Cette langue est importante parce que les jeunes gens sourds ont la chance d’avoir internet et peuvent avoir un copain sourd en Australie, par exemple.

Ils ont beaucoup d’amis, partout dans le monde.
Et pour se comprendre, il doit y avoir une forme d’équité.

Mais la langue des signes n’est pas universelle. Sachez-le.

Moi, j’ai mis 6 ans de cours du soir pour apprendre la langue des signes. Cela fait plus de vingt ans que je signe et je suis toujours en train d’apprendre de nouveaux signes.

Laurent : Est-ce que ça signifie que, par exemple, une personne sourde qui a appris à signer en LSF, ne pourrait pas comprendre le  LSFB, la langue des signes de Belgique francophone ?  

Cindy : Si, bien sûr que si.

Certes, le vocabulaire est assez différent. Il y a ce qu’on appelle le vocabulaire iconique.

Par exemple, boire, manger… C’est quelque chose de très iconique. Donc en France, en Belgique, ça va être plus ou moins la même chose.

Mais si tu vas en Chine, c’est fort différent. Parce que manger, ça va être avec des baguettes.

Ça c’est le vocabulaire iconique.
Et puis il y a le signaire, qui va être un peu propre à chaque pays.

Je suis allé travailler en Afrique, au Bénin, dans une école pour enfants sourds. Le signaire était différent, mais après deux ou trois jours, je signais béninois.

Mais entre la France et la Belgique, c’est la même grammaire, c’est la même culture, donc ça aide.

Quand on interprète, ce n’est pas évident non plus parce qu’il faut s’adapter à la langue des signes de la personne qui est en face de soi.

Laurent : Comme on est dans les subtilités et dans le vocabulaire, est ce que tu peux expliquer pourquoi on dit langue et pas langage ?

Et que, quand on dit langage, c’est très mal pris dans la communauté.

Est-ce que tu peux expliquer pourquoi ?

Cindy : Parce que c’est une langue, tout simplement.

La langue des signes est une langue, un langage n’est pas codifié, un langage n’a pas de grammaire propre.

Elle n’a pas non plus de syntaxe, tandis que la langue, c’est une langue reconnue, avec des dictionnaires…

Un langage ne l’est pas. Un langage est prisé par une communauté, mais pas par une entièreté.

Laurent : Finalement, quand on utilise le terme langage, on dévalorise la langue des signes…

Cindy : Tout à fait. Mais, je ne suis jamais choquée.

Ça fait plus de vingt ans que je corrige les gens, même autour de moi, et ce n’est pas grave.

On fait un métier tellement spécifique qu’il est normal que le néophyte se trompe.

C’est à nous, professionnels de ce métier de remettre les gens sur les rails.

Ce n’est pas grave, ça fait partie du taf et on le fait. Voilà, pas de souci.

Laurent : Tu as un discours assez différent de certaines associations de défense des personnes sourdes qui eux disent « ce n’est pas forcément à nous de faire l’effort. C’est aussi à vous de faire un effort, de comprendre, d’utiliser les bons mots, de comprendre comment communiquer avec nous. ».

Cindy : Bien sûr, mais c’est à nous, professionnels, d’aider ces personnes.

Je suis quelqu’un de très positif. J’aime la bienveillance.

Si j’arrive dans un aéroport et qu’on commence à me parler de mécanique d’avion, je n’y connais absolument rien. Donc si la personne m’aide avec le vocabulaire, m’aide avec toutes les spécificités, c’est super.

Quelqu’un qui arrive dans le monde de la surdité, c’est normal, on va aiguiller.

Après, il faut garder en tête que la communauté sourde, que ce soit en France ou en Belgique, est une communauté qui a souffert. Elle a souffert puisque ce génocide dont je t’ai parlé tout à l’heure – on leur a carrément empêcher de s’exprimer – perdure depuis tout ce temps. Certaines personnes ont encore du mal à accepter que les sourdes et les entendants peuvent être sur le même pied d’égalité.

Moi je ne prône pas vraiment l’égalité, mais je voudrais bien une forme d’équité.

C’est à dire, on peut essayer d’utiliser les bons mots de vocabulaire, mais à nous professionnels aussi d’expliquer aux néophytes ou aux gens qui ne connaissent absolument rien, ce qu’est la langue des signes, pourquoi elle est utilisée…

Je crois que c’est un échange de bons procédés.

C’est ce que j’explique toujours à mes élèves. Je leur dis toujours « vous vous êtes sourds, moi je suis entendante. On travaille ensemble parce qu’on a la langue des signes. »

Et pourtant ils sont tout petits. Ils sont capables de comprendre que sourds ou entendant, on est des humains avant tout. Et l’important, c’est de se comprendre.

Laurent : Je pense que c’est même plus facile étant enfant de comprendre ça que quand on est adulte, avec tous les préjugés qu’on peut avoir.

Cindy : Tout à fait.

Je considère que c’est à moi, enseignante, d’aider ces enfants à grandir, à devenir des adultes, avec cet esprit d’ouverture aux autres.

Ce n’est pas à eux de faire des efforts pour se faire comprendre. Ce n’est pas non plus aux autres à faire des efforts. Je pense que tout le monde doit faire des efforts.

Si chacun fait un pas, on se retrouve au milieu et c’est génial.

Son expérience de chansigneuse

Laurent : Merci pour ces éclaircissements.

Maintenant qu’on a posé les bases, je te propose de rentrer dans le vif du sujet et de parler de ton expérience en tant que chansigneuse.

Si on remonte un petit peu dans le passé : est-ce que tu te souviens de ce qui t’a amené, vers le chansigne plutôt que vers l’interprétariat classique.

Cindy : Bien sûr.

Devenir interprète n’a jamais été mon but. J’ai vraiment beaucoup de mal à rendre cette neutralité. Donc je n’ai pas fait cette filière-là.

J’ai fait la filière langue des signes pour pouvoir enseigner en langue des signes.

Il y a treize ou quatorze ans, je venais de finir un concert (comme je l’ai dit tout à l’heure, je suis chanteuse) et un de mes amis organisateur me dit :

— Ce serait bien que tu fasses de la langue des signes sur scène
— Pourquoi pas. Ce serait drôle.
— T’es tout le temps en train de signer des chansons avec nous quand on fait des soirées et je trouve ça très beau. 

Il m’a invité à un petit concert. (Quand je dis un petit concert, c’est-à-dire qu’il n’y avait pas beaucoup de personnes dans la salle.)

Et, j’ai travaillé en chansigne et ça m’a tellement plu.

Dans la salle, il y avait un autre organisateur de festival qui est venu me trouver et il m’a dit : « J’organise un festival. Est-ce que ça t’intéresse ? »

À partir de ce moment-là, de fil en aiguille, j’ai eu des contacts avec des gens qui m’ont demandé de venir dans leur festival ou dans leur salle de concert.

Laurent : Tu savais déjà que ça s’appelait du chansigne à l’époque ?

Ou tu faisais ça parce que ça te semblait naturel de le faire. Sans savoir que c’est une vraie discipline ?

Cindy : Non, je connaissais.

Mais principalement en France parce que, ici en Belgique, honnêtement, je pense être une des seules chansigneuses.

Il y a des interprètes qui font parfois du chant signé. Mais, je pense être une des seules en formation artistique.

Donc, oui, je connaissais à l’époque.

J’ai aussi fait une formation à Reims, sur le chansigne. En France, vous avez beaucoup de chance, vous avez des formations qui sont super chouette. Nous en Belgique, on n’en a pas.

Toutefois, ce n’était pas du tout aussi connu que maintenant. Enfin, je ne dis pas que c’est très connu, mais ça se développe.

Il y a treize ou quatorze ans, ce n’était pas connu du tout. En tout cas en Belgique, il n’y avait quasi rien.

Laurent : En quoi consistait cette formation ? Tu y as appris quoi ?

Cindy : C’était vraiment une initiation au chansigne.

Il fallait être parfait, bilingue, forcément.

Et puis, comment expliquer… C’était vraiment les bases du chansigne :

  • Qu’est-ce que le chansigne ?
  • Pourquoi l’enseigner ?
  • Pourquoi l’utiliser ?
  • Comment l’utiliser ?

Et voilà, c’était une toute petite formation, et c’était vraiment très sympa. Mais, ce n’est pas ça qui m’a qui m’a aidé dans mon chansigne.

Comme je te l’ai dit tout à l’heure, comme je suis musicienne, la musique fait partie de moi. Je suis diplômé de l’académie en art dramatique, c’est quelque chose qui fait partie de moi depuis toujours.

Travailler en langue des signes, pour moi, c’était une évidence. Voilà, c’était simplement ça.

Mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, ça prend énormément de temps, donc on ne peut pas me téléphoner en disant : « Voilà, demain, il y a un concert. Est-ce que tu peux venir ? »

Ça n’est pas possible, c’est ingérable. Il faut plus ou moins un mois de travail.

Ce qui signifie qu’il faut que je reçoive les set list un mois à l’avance.

Laurent : Si le chansigne est venu naturellement pour toi, tu as appris la langue des signes par intérêt ou parce que tu as des personnes sourdes autour de toi ?

Cindy : Non pas de personnes sourdes autour de moi.

Je suis passionnée de langues : j’ai appris l’anglais, le néerlandais, l’allemand. Je suis d’origine italienne, donc je connaissais l’italien, j’ai appris l’espagnol, le français…

Mais, j’ai toujours été attirée par cette langue des signes.

Ma maman me disait toujours : « Tu avais cinq, six ans et tu disais “moi plus tard, je veux faire ça.” » (J’avais pointé deux personnes qui signaient dans la rue.)

Et, un jour, à 19 ans, je me suis inscrite à un cours. Depuis, je n’ai plus arrêté.

Donc, j’avais raison. À cinq, six ans, je voulais vraiment faire ça. Je savais déjà ce que je voulais faire.

C’est bizarre, mais je suis passionnée de langue, tout simplement. Et c’était une des langues les plus particulières.

J’ai un profil un peu atypique, je ne sais pas si tu l’as remarqué ! 😄

Laurent : Justement, c’est aussi pour ça que tu es là aujourd’hui.

J’aime bien les personnes qui ont des profils qui ne rentrent pas dans les cases et qui ont des parcours intéressants.

J’aime beaucoup ce que tu dis parce que ça veut dire qu’on n’est pas obligé d’avoir des personnes sourdes dans son entourage pour s’intéresser à la langue des signes ou à la communication avec des personnes sourdes.

Je pense que c’est intéressant parce que pour beaucoup de monde, à partir du moment où l’on n’a pas de personnes handicapées dans notre entourage, on ne va pas forcément s’y intéresser spontanément.

Et je trouve cela un peu dommage. Du coup, ça crée de la distance, de l’inconnu.

Cindy : Mais, c’est un peu logique.

Enfin, pour moi, c’est un peu logique dans le sens où c’est quand même lourd.

Ici, par exemple, en Belgique, c’est six ans de cours du soir. C’est quand même assez costaud.

Après, des initiations, ça peut être vraiment très sympa, même si vous n’avez personne autour de vous. Enfin, je m’adresse aux auditeurs, mais il y a plein de petites formations comme ça, à gauche et à droite, surtout en France.

Il y en a beaucoup. Ça peut vraiment être sympa. Mais on n’est pas, comme tu dis, obligé de connaître des personnes sourdes.

Mes deux enfants (j’ai un garçon de douze ans et une petite fille de huit ans), je leur parle en anglais et je signe avec eux depuis qu’ils sont bébés et ils ont même signé avant de parler. Par exemple, ma petite fille, à huit mois, elle signait pour s’exprimer alors qu’elle ne parlait pas. Et maintenant ils sont trilingues.

Donc voilà, je trouve que toutes les langues sont intéressantes à parler. Moi j’adore ça.

Les langues, c’est une richesse.
Et la langue des signes est une richesse parce qu’elle n’est pas qu’une langue, il y a aussi toute une culture derrière.

Et puis le chant signe est tellement beau.
Je ne parle pas du mien parce que, quand je me regarde sur les vidéos, je déteste ça. Je ne m’aime pas, je me trouve moche, grosse, laide…

Laurent : Comme tout le monde en fait !

Cindy : Ouais, comme tout le monde.

Et puis je n’aime pas parce que je vois les défauts. Je me dis : « ça, j’aurais dû le faire comme ça ». Je suis un peu perfectionniste.

Mais j’adore le chansigne. Je trouve que c’est tellement beau. Regardez les expressions, c’est très beau !

Laurent : Juste pour conclure sur l’apprentissage des signes :  l’avantage, c’est que l’on vit dans une période où on a accès au web.

Il y a beaucoup de personnes, sur Twitter ou d’autres, qui donnent des petites leçons pour apprendre la langue des signes (un geste par jour, par exemple). Il n’y a pas forcément besoin, juste pour avoir les bases, de faire des cours du soir pendant six ans, comme toi Cindy.

On peut juste avoir des bases, comme savoir dire bonjour, en suivant quelques personnes sur Twitter ou sur d’autres réseaux.

Cindy : Oui, c’est génial ces petits signes.

N’oublie pas aussi que sur internet, si tu veux suivre ça, tu ne vas voir que du signaire. Tu vois ce que je veux dire ? Tu ne vas voir que du vocabulaire. C’est comme si tu prenais un dictionnaire et que tu apprenais les mots.

Donc là c’est vraiment une base pour avoir des mots, pour avoir des signes. Maintenant pour avoir une communication, c’est impossible parce qu’il faut apprendre la grammaire.

Tout ce qui fait que c’est une langue et pas juste des signes, en quelques sortes.

Mais par contre, c’est vrai, il y a tellement de sites qui regorgent de signes d’apprentissage. C’est génial quoi, il faut, il faut s’ouvrir à ça !

Et puis ça peut aussi faire du bien pour les doigts, pour la dextérité. Je suis hyper expressive, donc j’ai un visage qui est un peu trop expressif. Du coup, ça peut aider aussi dans votre vie du quotidien.

Un signe par jour, ça fait du bien. Exactement comme les légumes,

Laurent : C’est bon pour la coordination !

Cindy :  C’est ça ! C’est vraiment ça.

Les difficultés qu’elle rencontre

Laurent : On a commencé un peu à parler de ton parcours.

Tu disais que ça s’est fait un peu par hasard, par des opportunités ou des rencontres.

J’ai l’impression que ça s’est fait assez naturellement. Est-ce que tu as quand même eu quelques petites difficultés au moment où tu t’es lancée ?

Peut-être pour apprendre les textes et les réinterpréter ?

Cindy : Alors, tu as raison.

Au début, c’est vrai que ça s’est fait facilement. C’était le « petit démarrage », mais après il y a toutes les galères qui arrivent.

Pour moi, la plus difficile, c’est d’arriver à sensibiliser les organisateurs pour me faire engager. Je ne fais aucun démarchage.

Donc voilà, j’attends qu’on vienne « me chercher ».

Par exemple, je travaille chaque année pour un festival qui s’appelle LaSEMO. (Je pense d’ailleurs que tu as vu la vidéo où je travaille avec un artiste qui s’appelle Barcella, qui est extraordinaire.)

Ce festival, LaSEMO, j’y travaille depuis treize ans. Ils m’ont engagé quasiment tout de suite quand je me suis lancée.

Je fais deux concerts par jours, soit six concerts sur les trois jours.

Donc tu peux calculer le nombre d’heures que je dois faire pour juste ce festival.

Comment obtenir l’accord de l’artiste

Se pose également le problème de l’accord de l’artiste.
« Est ce que les artistes vont être d’accord ? »

Ça c’est un vrai problème.

Parce que tout le monde n’est pas d’accord d’avoir une petite bonne femme qui gesticule à côté, qui pète le feu à côté.

Laurent : Et qui vole la vedette à l’artiste ? Ça peut arriver ?

Cindy : J’espère que non, j’espère qu’il y a un bon équilibre.

Mais c’est un peu original. Donc forcément, qui dit originalité, dit curiosité. Qui dit curiosité, dit regard attiré. C’est normal, c’est logique.

C’est pour ça que je dis toujours aux organisateurs :

Ne me placez pas à côté de la scène. Placez-moi sur la scène, parce que plus vous allez m’écarter de la scène, plus vous allez attirer les regards sur moi.

Et l’artiste ne va pas être content, parce que les gens vont me regarder. Pas parce que je suis belle ou parce que je fais bien les choses. C’est juste parce que c’est spécial.

Je suis donc toujours intégrée sur la scène. C’est pour cela qu’il faut que les artistes soient d’accord et c’est souvent un des premiers soucis. Il faut également que les artistes ou leurs boîtes de production, m’envoient la setlist plus ou moins définitive un mois à l’avance.

Et ça, c’est la guerre. Parce qu’arriver à avoir une setlist, c’est compliqué.

Puis arrive le problème de toutes ces heures où je vais devoir réinterpréter et remanier les chansons pour que ce soit beau en chansigne et sur place, il peut y avoir des problèmes techniques.

À LaSEMO, on me connaît bien, donc tous les petits problèmes techniques, ils sont déjà résolus.

Mais dans un festival, on ne me connaît pas, c’est un peu compliqué d’expliquer qui je suis, ce que je fais, ce dont j’ai besoin.

Tout ça fait que c’est une bataille permanente pour arriver à assurer ce métier que j’aime par-dessus tout mais qui est parfois très compliqué et très énergivore.

Sa relation avec les artistes

Laurent : Pour bien comprendre : pourquoi un artiste refuserait que tu sois présente, surtout dans un festival comme LaSEMO qui est un festival a priori très engagé, avec une volonté d’inclusion.

Quand on se produit dans ce type de festival, pour moi, on s’attend à ce qu’il y ait des dispositifs comme le chansigne et d’autres choses

Pourquoi un artiste refuserait ta présence ?

Cindy :  En treize ans, ça m’est déjà arrivé quelques fois. Pas souvent, mais ça m’est déjà arrivé.

J’ai beaucoup de chance parce qu’en général on m’accepte parce qu’on envoie en amont des vidéos de ce que je fais, et les artistes sont plus ou moins d’accord.

Mais c’est déjà arrivé que des artistes refusent.
Cela dit, ce n’est pas toujours les artistes, c’est parfois leur boîte de production.

Les bookers qui disent simplement : « non, ça ne nous intéresse pas. »

Et, comme tu l’as dit tout à l’heure, le vol de de de la vedette, certains artistes ne le supportent pas ça.

Ça m’est déjà arrivé, par exemple, de travailler avec un groupe hyper connu (je ne peux pas citer le nom), où le guitariste a refusé que je sois de son côté.

Il ne voulait pas que l’on regarde quelqu’un d’autre que lui. Donc, on a dû me mettre de l’autre côté de la scène où le bassiste était ravi de m’avoir à côté.

C’est déjà arrivé aussi que des artistes disent tout simplement non, parce que ça ne les intéresse pas. Mais, ça m’est rarement arrivé.

C’est plus souvent dans l’autre sens : des artistes arrivent à un festival, et disent : « Moi, je veux que Cindy vienne sur scène avec nous ».

Parce qu’ils avaient vu des vidéos, parce qu’ils étaient venus deux ou trois ans auparavant et m’avaient vu sur scène.

C’est le cas par exemple de Barcella.

Laurent : Ce que je retiens de ce que tu dis, c’est qu’il y quand même beaucoup de question d’ego en jeu.

Et peut-être aussi une question de méconnaissance de ce que tu peux apporter, de ton métier ?

Cindy :  Bien sûr.

Laurent : Autant un guitariste qui dit « moi, je ne veux pas de Cindy parce qu’elle va me voler la vedette », c’est de l’ego.

Par contre, un artiste qui dit « Moi ça ne m’intéresse pas », je pense que c’est de la méconnaissance.

Et qu’il n’a pas pris le temps ou n’a pas eu l’envie d’aller un peu plus loin et de comprendre ce que tu peux apporter au concert.

Cindy : Oui.

Je pense aussi qu’il faut respecter l’avis de chacun. C’est-à-dire que si l’artiste, il n’a pas envie d’avoir quelqu’un de plus sur scène avec lui. Ben, voilà. Il n’a pas envie.

Cindy Baraté avec la chanteuse Hoshi.
Source : Facebook

Un autre exemple, pour lequel je peux citer l’artiste.

J’ai travaillé longtemps avec Hoshi, qui a aussi un problème d’audition. Je n’ai jamais réussi à avoir la setlist à l’avance. Parce qu’il y avait une incompréhension entre l’organisateur et la boîte de prod.

N’ayant aucune matière, j’ai travaillé toutes ces chansons. Donc ça m’a pris le double de temps.

Et quand je suis arrivé au festival, je suis allé voir Hoshi. On a discuté toutes les deux et elle m’a dit : « Mais non, mais c’est génial, il faut que tu viennes sur scène avec moi. »

En fait, elle n’était pas du tout au courant du projet. Ils n’avaient pas compris le projet, tout simplement.

Ils se demandaient pourquoi avoir une interprète sur scène ?

Et quand je lui ai expliqué que je n’étais pas du tout interprète, que j’étais chansigneuse et que je lui ai expliqué la différence, elle a compris et m’a demandé de monter sur scène.

Et puis on a travaillé toutes les deux un petit peu les chansons. Et je suis monté sur scène avec elle et j’ai fait tout le concert.

La relation avec les artistes, c’est vraiment important.

Dans 99% des cas, je travaille toujours avec les artistes à l’avance. Ça peut prendre dix minutes, comme une heure ou des journées et des soirées entières.

Ça dépend un petit peu des artistes. Mais je travaille toujours en amont avec les artistes. Toujours.

Laurent : On va reprendre un peu les différentes étapes.

On va prendre l’exemple d’un festival ou d’un concert. Il y a probablement des cas particuliers où c’est plus les artistes qui viennent te voir pour faire un petit spectacle ou un clip.

Mais là, on va plutôt parler des festivals.

Donc en gros, le festival propose à l’artiste ou à sa boîte de production ta prestation. Ils acceptent ou n’acceptent pas.

S’ils acceptent, là, tu commences le travail avec l’artiste, c’est ça ? Et concrètement, ça se passe comment ? T’es en contact direct avec l’artiste ou avec les managers avec les producteurs…

Cindy : Ça dépend. Il y a plein de formes différentes.

À partir du moment où le festival m’engage, qu’il demande aux artistes et que les artistes sont d’accord…

Il faut savoir que les organisateurs se servent souvent des vidéos et des photos en précisant bien que je ne suis pas interprète, mais bien chansigneuse. C’est super important. Je leur demande de le faire pour être clair sur ce que je fais.

Et puis arrive ce fameux travail en amont où je vais travailler, soit avec les artistes, soit avec leur boîte de production.

Cela peut se faire par mail, par téléphone ou par webcam

Ça dépend plein de choses.

Notamment de l’artiste en lui-même. Si ce sont des artistes locaux, ça m’est déjà arrivé d’aller à une de leurs répétitions.

Si ce sont des artistes plus internationaux, c’est un peu plus compliqué. C’est un peu différent.

Mais, quoi qu’il arrive, je travaille avec eux sur la recherche du sens de texte.

Ça m’est déjà arrivé plusieurs fois que j’arrive au festival à l’avance, l’artiste est déjà là. On s’installe au bar, sur une table ou dans la loge et on travaille ensemble toutes ses chansons.

Par exemple, avec Cali, malgré le fait que ce soit notre troisième concert ensemble, pour son dernier concert, on s’est mis tous les deux sur le côté et on a retravaillé les chansons.

On a partagé nos visions et on met des petites choses en place pour que les choses se passent bien.

Il me dit : « à un moment donné, je vais venir près de toi » ou « à ce moment-là, tu viens au milieu ».

C’est vraiment un show qui se construit.

Cindy Baraté avec le chanteur Cali

Maintenant, tous les artistes ne sont pas comme ça non plus. Certains artistes ne vont pas vouloir travailler en amont car ça ne les intéresse pas.

Dans ce cas, je vais travailler avec un guitariste, ou avec celui qui écrit les chansons, qui n’est pas toujours le chanteur.

J’ai déjà eu une mauvaise surprise avec une artiste très connue. Le booker était d’accord, j’avais travaillé avec ses musiciens. Mais l’artiste n’était pas du tout d’accord que je sois là.

Elle ne voulait pas d’une autre femme sur scène avec elle. Du coup, elle a piqué une crise et on a dû lui faire comprendre que ce n’était pas à elle de décider.

Mais ça c’est vraiment des actes isolés. Neuf fois sur dix, les artistes sont incroyables avec moi et sont vraiment devenus des copains.

J’ai travaillé, par exemple, avec le groupe Tryo ou avec le groupe Fatals Picards qui sont des gens tellement extraordinaires.

Ils partagent leurs scènes avec une artiste comme moi, avec plaisir et c’est formidable. Franchement.

Laurent : Est-ce que c’est parce que ce sont des artistes déjà engagés ?

Cindy : Probablement. Mais je travaille aussi avec des artistes qui ne sont pas forcément engagés.

Par exemple, j’ai travaillé Charlie Winston sur scène avec lui. Je ne pense pas que ce soit un chanteur spécialement engagé dans des causes humanitaires.

Mais ça s’est super bien passé. Enfin, on a passé un moment féerique ensemble, c’était vraiment très chouette.

J’ai travaillé également avec Bénabar. Ce n’est pas spécialement un chanteur hyper engagé non plus. Mais il est vraiment super sympa sur scène.

Laurent : Est-ce que les artistes ont un droit de regard sur la façon dont tu retravailles leurs textes ?

Où ils te font vraiment confiance ?

Cindy : Alors je pense qu’ils vont faire confiance au niveau de la langue des signes parce qu’ils ne la connaissent pas du tout.

Mais ça m’est déjà arrivé de ne pas comprendre le sens d’une chanson.

Je me rappelle encore cet été le chanteur de Debout sur le Zinc à qui je dis « Cette chanson, là, elle veut bien dire ça ? ». Et puis en fait non, je n’avais pas compris le sens.

En fait, il y avait un sens caché que je n’avais pas capté. Or, ce sens était vraiment important pour lui. J’ai donc dû faire en sorte qu’on le retrouve en langue des signes.

C’est un échange qui se passe entre l’artiste et un autre artiste. Et c’est vraiment chouette.

Il y a aussi des artistes aussi qui partent en tournée après leur concert. Et qui me demandent de les suivre en concert. Ça m’est déjà arrivé d’aller un autre concert avec eux, plus du tout dans le même festival, mais parce qu’il voulait que je reste avec eux.

Laurent : C’est chouette. Ça te fait de super expériences !

Cindy : Ouais, c’est génial.

Il y a des moments où on vit des moments de fou. Tu sais quand tu as en face de toi plusieurs milliers de personnes qui scandent ton nom, parce qu’un artiste a demandé à ce qu’on te félicite, c’est super !

Je ne cherche pas à mettre en avant parce que ce n’est pas mon style, mais quand tu entends des milliers de personnes crier mon nom, c’est très énergisant.

L’importance du jeu de scène

Laurent : Justement, ce n’est pas impressionnant ?

Autant, tu es chanteuse, donc tu as peut-être cette habitude de la scène, mais pas forcément des grosses scènes, devant des milliers ou des dizaines de milliers de personnes.

Ce n’est pas impressionnant de te retrouver sur scène comme ça ? D’autant que comme tu le disais tout à l’heure, tu es vraiment à côté de l’artiste. Il y a même parfois des jeux, des moments de complicités avec l’artiste.

Tu fais vraiment partie intégrante du spectacle. Tu n’es pas, comme on pourrait le supposer, reléguée dans un coin de la scène parce que tu es la personne qui est « juste là pour l’accessibilité ».

Cindy : Tout à fait.

Mais en fait, c’est ça la différence entre les interprètes et les chansigneurs ou chansigneuses.

Les interprètes vont rester dans un coin. Ils vont vraiment être là pour l’accessibilité. Moi, pas du tout.

Par contre, je ne vais pas me déplacer spontanément parce que je ne veux pas gêner l’artiste dans son univers et dans son show.

Ça, c’est vraiment un respect. Comme un guitariste va rester à sa place si le show est comme ça.

Mais, ça arrive très souvent que l’artiste viennent me chercher. Tu sais, j’ai déjà eu un artiste qui m’a embrassé sur scène devant des milliers de personnes et mon mari était présent dans la salle.

Tu vois le genre de quiproquo qui peut arriver ? Heureusement, mon mari pas du tout jaloux et c’était très drôle.

Tout cela fait partie du show. Et je suis là parce que je suis artiste. Je ne suis pas là parce que je rends accessible. C’est vraiment une prestation artistique.

Pour répondre à ta question, je ne suis pas du tout impressionnée par la masse de gens. Je fais ça depuis tellement longtemps.

À l’inverse, je pense que je suis heureuse de voir tous ces sourires et toutes ces personnes qui sont en face de moi. C’est vraiment très chouette.

Il y a des artistes avec qui on a souvent des regards complices. Il n’y a pas très longtemps, j’ai travaillé avec Ben Mazué. Il y avait des fans devant nous, des filles complètement hystériques. Limite en larme parce que Jésus était là.

Et quand il venait près de moi, il avait des regards très sympas envers moi. À la suite du concert, j’ai eu des messages de filles jalouses parce qu’elles auraient voulues être à ma place.

C’était trop mignon.

C’est vrai que ce sont des bons moments de complicité avec les artistes. Vraiment.

Cindy Baraté avec le chanteur Ben Mazué
Source : Facebook

Laurent : Je trouve que tu as une trajectoire très intéressante : comment tu transformes un enjeu d’accessibilité en expériences de dingue, avec des artistes de renommée internationale.

Je trouve que cela fascinant !

Cindy : C’est fascinant !

Tu sais, il y a plein de gens qui viennent me trouver après ou qui m’envoie des messages pour me dire : « Vous avez trop de chance, c’est vraiment génial. C’est fascinant, c’est extraordinaire. »

Oui, bien sûr, c’est génial. C’est un métier formidable.

Mais c’est tellement énergivore et tellement chronophage aussi que parfois, je sors de scène, je suis complètement épuisée.

Souvent, entre les concerts, je vais faire une sieste. (Il ne faut pas le dire, c’est un secret.)

C’est un métier qui est dur aussi car je ne suis pas toujours reconnue en tant qu’artiste.

Je suis souvent attitré comme une interprète. Et les interprètes officiels ne sont pas toujours en accord avec ce que moi je fais, parce que je fais du chansigne et pas de l’interprétation.

C’est un métier qui n’est pas toujours facile. Quand j’arrive dans un festival où on ne me connaît pas, je n’ai pas toujours de reconnaissance.

Alors je ne cherche pas particulièrement la reconnaissance, ça ne m’intéresse pas.

Mais, quand on fait un métier dans lequel on donne beaucoup de temps et d’énergie et qu’on essaie que ça se passe bien, parfois il faut mettre beaucoup d’eau dans son vin. Et le vin, il devient complètement translucide tellement on a mis d’eau.

Mais je crois que c’est à des gens comme moi, tout doucement, d’essayer de faire changer les mœurs et que tout doucement, on ouvre à la diversité, on ouvre à des arts qui ne sont pas encore tout à fait connu.

Comment retranscrire les néologismes et les métaphores en chansigne

Laurent : Une question très basique que je me posais en préparant notre conversation :  certaines chansons vont utiliser des néologismes ou des références parfois un peu un peu tordues.

Comment tu fais pour signer ça ? Et surtout comment tu fais pour que la personne sourde qui te regarde comprennent car elle ne connait pas encore le signe, vu que c’est un néologisme ?

Et dans le cadre de la chanson, tu n’as pas forcément le temps d’expliquer le contexte. Comment tu arrives à gérer ce genre de situation ?

Cindy : C’est justement le but de ce travail en amont.

Lorsque je reçois un texte, et qu’il y a des néologismes ou qu’il y a des phrases, des allégories ou des métaphores (ce qui arrive très souvent dans les chansons), je vais toujours chercher le sens.

Alors ce néologisme, je vais le décortiquer pour voir quel sens on va lui donner dans le contexte.

Je vais chercher la contextualisation et tester différents signes. Jusqu’à trouver le plus adapté.

Comme je travaille avec de nombreuses personnes sourdes dans le cadre de l’école, je demande tout le temps à mes collègues : « Tiens, si je signe ça, qu’est-ce que tu comprends ? ».

C’est un travail de collaboration.

En revanche, je travaille énormément seule. Tu vas rire mais j’ai deux heures de train tous les jours pour aller bosser et je travaille dans le train.

Je prépare mes chansigne dans le train, donc les gens me regardent vraiment bizarrement et se demandent qui est cette folle, toute seule avec ses écouteurs, qui fait aller ses mains.

Maintenant certaines personnes sont habituées à me voir.

Je travaille seule dans le train, et quand je sens que j’ai quelque chose qui émerge, je vais poser la question à mes collègues sourd.

Je vais te donner un exemple, avec une métaphore.

J’ai travaillé avec un artiste qui s’appelle Jali et dans une de ses chansons, il dit :

Fais gaffe en traversant, j’ai croisé pas mal de renards
Échoués sur les plages ou bien perdus dans le brouillard.

Jali – Española

En travaillant avec Jali, je lui ai demandé ce qu’étaient ces renards. Il m’a répondu que c’était les gens hypocrites, ce qui était ce que j’avais compris aussi.

Dans mon chansigne, je n’ai pas utilisé le mot « renard », car ça n’avait pas de sens. Mais j’ai travaillé des signes autour des personnes hypocrites.

Cindy Baraté avec le chanteur Jali.
Source

Il y a aussi le cas de néologismes inventés par l’artiste, où je ne comprends pas du tout ce qu’il veut dire. C’est là que le travail en amont se fait. Soit, je pose la question à l’artiste, soit je vais creuser ce néologisme, en fonction du contexte.

Ça, c’est en français. Mais je travaille aussi avec des chansons en anglais. On me demande souvent si je passe de l’anglais au français puis en langue des signes.

Pas du tout. Je passe de l’anglais à la langue des signes parce que je réfléchis en anglais. Je vais chercher de nouveau le sens de ce qui se dit en anglais pour l’adapter en langue des signes.

Laurent : L’exemple que tu donnes illustre bien la différence entre le chant signé et le chansigne.

Dans le chant signé, l’interprète aurait juste traduit « renard » en langue des signes, sans retranscrire le sens caché.

Cindy : Les phrases en français m’importent peu en fait.

Une fois que j’ai le sens, des points de repères importants, ça me suffit pour traduire en langue des signes.

Il faut aussi savoir que j’apprends toutes les chansons de l’artiste par cœur. Par exemple, si on m’envoie douze chansons, je vais apprendre les douze chansons, en français ou en anglais.

Ensuite, j’apprends mes « partitions » de chansigne par cœur aussi. Ça me permet de faire des liens quand je suis sur scène.

C’est déjà arrivé qu’un artiste se trompe sur scène. Quand ça arrive, ce n’est pas gênant pour moi car je continue à faire mon chansigne.

Une fois, j’étais sur scène avec la chanteuse Anaïs, et en plein concert, elle me dit qu’elle ne connait plus ses paroles, ce qui a bien fait rire le public. Elle savait que je connaissais par cœur ses paroles, donc j’ai dû lui souffler.

De mon côté, je ne m’étais pas du tout trompé dans mon chansigne et je continuais naturellement.

Ce sont des petites perles, des petits moments de bonheurs.

Il m’arrive aussi parfois de transformer un couplet car il n’est pas intéressant pour le chansigne. Bien sûr, je vais garder le sens pour que ce soit beau et fluide.

Je le fais toujours avec l’accord de l’artiste, bien sûr.

L’importance du travail du corps

Laurent : Dans une chanson, il y a les paroles, la mélodie, le rythme.

Comment tu fais pour donner à une personne sourde la notion de la mélodie et du rythme ?

Est-ce que c’est uniquement par le travail du corps ou est ce qu’il y a d’autres repères que tu peux donner pour savoir si une chanson plutôt rapide ou plutôt lente ?

Cindy : Comme tu as vu sur la petite vidéo avec Barcella, c’est très rapide car c’est un slam. Mais le reste du concert était beaucoup plus calme.

(Petite parenthèse : c’est drôle parce que cette vidéo à fait le tour du monde. J’ai reçu des milliers de messages de Tel-Aviv, New-York ou Bombay.)

Comme tu peux le voir, dans ce slam, on ne comprend pas tout ce qu’il dit en français. Et comme tu peux le voir, mon chansigne est beaucoup plus rapide.

Tout est correct, tout est juste dans ce que je signe, mais le rythme va être très rapide et va passer par mon corps, par mes mains, par mon visage.

J’utilise l’intégralité de mon corps pour faire passer la musique. Les yeux aussi sont très importants. J’ai un regard très profond sur mes mains, sur les gens ou sur le l’horizon.

Tout ça va être travaillé en amont.

Je ne vais pas le journal télévisé. Je sors complètement du cadre de mon mètre carré sur scène. J’ai des grands gestes, je saute dans tous les sens.

Il arrive même de mélanger nos places avec les artistes à force de sauter dans tous les sens.

Donc oui, le rythme va passer par mon corps, bien sûr.

C’est pour ça que je dis qu’à la fin je suis fatigué. Ce n’est pas la même énergie pour un concert de rap endiablé que pour un concert de pop beaucoup plus calme.

Mais, dans tous les cas, c’est énergivore.

Arrive-t-elle à vivre du chansigne ?

Laurent : J’ai découvert le chansigne avec des vidéos de chansigneuses qui signaient des concerts de rap ou de métal.

Dans les concerts de métal, c’est hyper impressionnant tu vois bien le travail du corps pour retranscrire le côté brut du métal.

Holly Maniatty lors d’un concert d’Eminem

Je trouve ça vraiment impressionnant et on pourrait en parler pendant des heures !

On va arriver à la fin de la conversation.

Je te propose de prendre un peu de hauteur sur le métier de manière générale. J’ai une question très terre à terre : est-ce ce que tu arrives à vivre de ton métier de chansigneuse ou tu as quand même encore besoin de ton métier de de prof à côté.

Cindy : Alors j’ai besoin de mon métier de prof parce que j’aime ce métier…

Laurent : Je me doutais que tu allais répondre ça !

Cindy : Je n’aurai pas envie de faire que du chansigne et je n’aurais pas envie de faire que de l’enseignement.

Maintenant, si on ne prend juste en compte que le point de vue financier, c’est impossible pour moi de ne faire que du chansigne.

Tout simplement parce qu’il n’y a pas les budgets. Le chansigne a un coût pour les organisateurs.

Pour moi aussi, ça a un coût, car ce sont des dizaines et des dizaines d’heures de travail. Et que je ne fais pas de chansigne en bénévole car ce n’est pas possible.

Or, tous les organisateurs ne peuvent pas se permettre de me rémunérer. Nombre d’entre eux passent par des demandes de subsides, mais ça ne marche pas toujours.

Pour pouvoir en vivre, il faudrait que je puisse faire du chansigne tous les week-ends. Là se poserait le problème de la mémorisation. J’ai beau avoir une mémoire hypermnésique, je ne saurais pas apprendre toutes les semaines un nouveau concert. Ça n’est pas gérable.

L’idéal serait que je puisse suivre un groupe sur une tournée, par exemple. Dans ce cas, la mémorisation se fait qu’une fois.

Le chansigne a un coût que peu d’organisateurs peuvent se permettre. Ça se chiffre en centaines, parfois en milliers d’euros.

Mais c’est normal : on engage un artiste.

Laurent : Quand on voit tout le travail qu’il y a derrière, c’est normal que tu te fasses rétribuer !

Cindy : Oui, mais ça ne l’est pas pour tout le monde.

Disons que je suis un plus, mais je ne suis pas un plus nécessaire en fait.

Quand on m’engage dans un festival, si on prend juste le côté inclusion et le côté adaptation pour des personnes porteurs de handicap, je suis juste en plus pour une poignée de personnes.

Ça c’est le raisonnement très basique et très cartésien.

Maintenant, si on va plus loin et qu’on se dit qu’on engage une artiste et qui va amener un show et en plus dans le festival, ce n’est pas la même chose.

D’autant, je suis là pour tout le monde : les personnes porteuses de handicap comme les personnes valides.

Je vais juste te donner trois témoignages :

  1. D’un point de vue d’une personne sourde : j’ai une dame de 70 ans qui est venu me trouver après un concert. C’était la première fois qu’elle allait à un concert parce qu’elle sourde profonde depuis sa naissance. Et m’a dit que c’était la première fois qu’elle « voyait de la musique ». Elle ne savait que c’était aussi beau de la musique et m’a remercié de lui avoir montré une beauté qu’elle ne connaissait pas.

    Elle est venue avec sa fille qui, elle, voulait voir le concert. Elle savait qu’il y avait une chansigneuse, mais ne savait pas ce que c’était.
  2. Une personne entendante, dont le fils de 5 ans est sourd vient me voir après un concert (je travaille beaucoup avec les artistes pour enfants). Elle voulait me remercier car c’était la première fois qu’il souriait autant avec de la musique.

    Elle avait les larmes aux yeux. C’était vraiment magnifique.
  3. Une personne entendante, d’une trentaine d’années, qui a décidée de se mettre à la langue des signes après un de mes concerts. Et depuis elle vient à tous mes concerts. Pas pour voir l’artiste, mais pour me voir moi.

J’ai trouvé ça super.

Des témoignages comme ça, j’en ai tout le temps.

C’est pour ça que, même si je ne peux pas en vivre réellement, le côté « métier secondaire » (même si j’aime mes métiers de la même façon) me va bien.

Ces métiers sont en lien les uns avec les autres et me font grandir en tant qu’enseignante, en tant que chansigneuse, mais aussi en tant qu’artiste francophone.

Laurent : Les expériences humaines que tu décris sont géniales. Tu rencontres des personnes que tu ne rencontrerais pas forcément si tu étais restée dans ton école.

Ça t’ouvre tout un nouvel univers. Humainement, c’est une vraie richesse.

Cindy : Ce sont des rencontres de fou !

Tu ne te rends pas compte à quel point j’ai de la chance de rencontrer des gens.

Je travaille toujours avec deux assistants, Shon et Stéphanie, qui ne sont pas sur scène avec moi, mais qui m’aident sur tout ce qui est logistique.

Comme ça, je ne m’occupe que de l’artistique.

On débarque toujours à trois, et on rencontre des gens de partout, de tous les métiers qui sont juste géniaux.

À chaque fois qu’on quitte un festival ou une salle de concert, on en prend plein la tête.

Par contre, il n’y a pas que du bon. Il peut aussi y avoir du négatif, ce qui nous permet de nous remettre en question.

J’en profite pour remercier mes deux super collaborateurs à qui je fais plein de bisous.

Son regard sur le développement du chansigne

Laurent : Tout à l’heure, tu disais qu’à ta connaissance, tu étais une des seules chansigneuses en Belgique.

Est-ce que tu penses que c’est un métier qui tend à se développer ?

Quel est ton regard sur le développement de ce secteur ?

Cindy : Ici, en Belgique, ce n’est pas encore assez développés.

Mais oui, je pense que c’est un secteur qui se développe.

Le problème, c’est qu’il faut une maîtrise parfaite de la langue, des signes. Ça, c’est déjà très compliqué à trouver.

Il faut aussi une très bonne – si ce n’est parfaite – maîtrise de l’univers musical.

Et il faut pouvoir mixer les deux ans, en étant assez à l’aise sur une scène et dans toutes les heures de travail en amont.

C’est un métier excessivement difficile. C’est pour cela que c’est compliqué de trouver des personnes en chansigne.

En France, je sais qu’il y en a beaucoup parce que j’ai reçu énormément de messages de chansigneurs français.

Aux États-Unis aussi, il y en a énormément.

Je pense que c’est un domaine artistique qui n’est pas encore fort étendu, mais est ce qu’il y a besoin qu’il le soit ?

Je pense qu’il y a de très bons chansigneurs et chansigneuses en France ou aux États-Unis et qu’il faudrait d’abord mettre l’accent sur eux.

Son idée un peu folle

Tu vois, par exemple, j’ai une idée complètement folle. Mon idée, ce serait, par exemple, que je sois à l’Eurovision, sur la scène et qu’il y ait quelqu’un derrière moi qui chante.

Qui va faire ce que je fais, mais dans l’autre sens : que je sois sur scène en chansigne et qu’il y ait quelqu’un avec moi qui chante.

J’aimerais qu’on puisse mettre le chansigne en avant dans ce genre de concours qui touche toute la planète.

Laurent : Est-ce que tu as déjà essayé de passer des sélections, ou ça reste à l’étape du rêve ?  

Cindy : Ce n’est même pas un rêve. C’est une idée un peu fofolle.

Comme je t’ai dit, je ne fais jamais de publicité. Parce que je n’ai pas le temps et parce que ça ne me correspond pas.

C’est une idée un peu fofolle parce que ce serait bien que le chansigne puisse être reconnu en tant que discipline artistique et pas que pour l’inclusion.

C’est ce qu’on dit depuis le début : c’est une discipline extraordinaire qui doit être vue.

Mais avoir de nouveaux chansigneurs à l’heure actuelle, c’est très compliqué. Il y a tellement de compétences à avoir !

Pourquoi il est difficile de trouver de nouveaux chansigneurs ou chansigneuses

Laurent : Ce n’est pas qu’une question de volonté producteurs ou des tourneurs. Le chansigne demande tellement de compétences et d’avoir un profil vraiment très spécifique.

Il faut bien sûr de la volonté de la part des producteurs, mais aussi savoir trouver les bons profils.

Finalement, il a peu de chances que la rencontre entre ces deux critères se fasse.

Cindy : Oui, c’est ça.

En plus du côté budgétaire, il faut que les artistes, francophones ou anglophones, soient d’accord.

Ça rajoute une complexité.

Voilà, tu ajoutes tout ça et tu as ma vie en face de toi.  C’est un joyeux bordel !

Les 3 questions de la fin

Son conseil pour débuter en chansigne

Laurent : Pour conclure, j’ai trois petites questions, même s’il y en a une à laquelle tu as déjà un peu répondue, mais ce n’est pas grave.

Première question : Quel conseil tu donnerais à quelqu’un qui veut se lancer dans le chansigne ?

En partant du principe qu’elle maîtrise déjà la langue des signes.

(À part le fait de se lancer…)

Cindy : Imaginons qu’elle maîtrise la langue des signes et qu’elle a des compétences musicales.

Le conseil que je donnerais, c’est de vivre et aimer cette passion. Il ne faut pas s’arrêter aux critiques. Il ne faut pas prêter attention aux personnes qui vont essayer par tous les moyens de te faire arrêter.

Il faut vraiment vivre cet art. Et se dire que quoiqu’il arrive, un artiste est toujours plébiscité ou critiqué. Malmené ou encensé.

C’est comme ça. Être artiste, c’est aussi accepter d’être différent, d’être dans un monde différent et d’avoir un regard différent.

Je dis toujours que quand je fais du chansigne, c’est comme si je peignais une toile. Ça ne va peut-être pas plaire à tout le monde, mais c’est la toile que j’aime. J’y ai mis mon art, mon cœur, mon amour.

À cette personne, je lui dirais aussi : Courage !

Parce qu’elle va y passer des heures et des heures.

Concernant les compétences, il faut un sacré bilinguisme et une sacrée méta-linguistique pour passer du chant signé au chansigne.

Laurent : Si on résume, c’est beaucoup de travail, mais ça en vaut le coup.

Cindy : Bien sûr que ça en vaut le coup.

Évidemment, on prend un pied terrible.

Mais oui, c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup de boulot. Trop parfois !

L’artiste ou le groupe avec qui elle rêverait de collaborer

Laurent : Juste avant, tu m’as parlé de ton rêve de faire l’Eurovision.

Est-ce qu’il y a un festival ou un·e artiste avec qui tu aimerais collaborer ?

Tu parlais de suivre un artiste ou un groupe en tournée, par exemple ? Est-ce que tu as un artiste ou un groupe avec qui tu, rêverais de collaborer ?

Cindy : Un rêve, pas spécialement.

Ça va être un peu bizarre mais tu vois, j’aimerais bien travailler sur un grand groupe comme Muse ou les Rolling Stones. Tu vois, un truc de fou…

Ce serait tellement magnifique de travailler les chansons de stars comme ça, qui sont complètement inaccessibles et qui semblent complètement sur une autre planète.

Il y a aussi les groupes avec qui j’aurais bien voulu bosser mais qui qui ne sont plus là.

Par exemple, je suis une grande fan de Noir Désir. J’aurais tellement bien voulu pouvoir travailler avec ce genre de groupes.

Mais voilà, c’est comme ça !

Je ne pars jamais avec un a priori. Parfois, je reçois une setlist d’artistes où je me dis : « Ouh là, c’est pas du tout mon style musical. »

Mais, ce n’est pas grave parce que j’arrive toujours à trouver du plaisir dans ce que je fais. Et chaque chanson est intéressante.

Ça m’est déjà arrivé de travailler avec des artistes, par exemple, les Têtes Raides, ou leurs textes sont complètement alambiquée et leurs sont vraiment propres. Et je me dis que je ne vais jamais y arriver.

Autre exemple : j’ai travaillé avec Alice Francis, dont les chansons sont excessivement coquines. J’ai donc rendu ça de façon très coquine sur scène, et c’est rigolo.

Je pense que je n’ai pas vraiment de rêve. Mais s’il y a une opportunité de chansigner un groupe que j’aime, ce serait chouette.

Laurent :  C’est toujours mieux !

Cindy : C’est sûr.

Mais, tu sais, j’ai déjà aussi découvert des artistes que je ne connaissais pas du tout et en travaillant leurs chansons, j’ai trouvé ça juste génialissime.

Et depuis, j’écoute leurs chansons.

Où la retrouver ?

Laurent : Dernière question.

Tu disais que tu ne faisais pas de prospection ou autre, mais si malgré tout on veut te retrouver, où est-ce qu’on peut aller ?

Sur Facebook ?

Cindy : Oui, sur Facebook.

Les gens me contactent souvent par Messenger, je suis très réactive sur Messenger (enfin, j’essaye).

Laurent : Donc si jamais il y a des personnes qui ont envie de proposer du chansigne dans des concerts, contactez Cindy sur Messenger.

Cindy : Oui, oui ! Contactez-moi ! (rires)

Laurent : Tu n’interviens qu’en Belgique ou tu interviens aussi en France ?

Cindy : Je suis déjà intervenue en France, mais il ne faut pas oublier que moi je signe de la langue des signes francophone belge.

Mais j’ai déjà travaillé en France parce que les organisateurs me disaient : « C’est pas grave. Quand on quand on invite un artiste qui chante en espagnol, on ne lui demande pas de venir chanter en français. Tu es une artiste belge, on t’engage avec ta langue des signes belge, pas de problème. »

Laurent : Merci beaucoup Cindy. J’espère que les auditeurs (et lecteurs) ont eu autant de plaisir à écouter (et à lire) cet épisode que moi j’ai eu à le tourner avec toi. J’ai trouvé les échanges très enrichissants.

Merci beaucoup pour la pédagogie.

Cindy : Merci beaucoup. En tous les cas c’était vraiment sympa de pouvoir discuter de mon métier avec toi et avec les auditeurs.

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