Licence Contenu sous licence Creative Commons : attribution - pas d’utilisation commerciale - partage dans les mêmes conditions

03. Faire revivre un métier oublié, avec Anne-Sophie Revert

Ceci est la transcription textuelle de l’épisode n° 3 du podcast « Le Barboteur » disponible sur votre plateforme d’écoute préférée.

Épisode enregistré le 18 octobre 2022 et diffusé le 10 novembre 2022.

Sommaire

Introduction

— Laurent : Aujourd’hui, je t’emmène à la découverte d’Anne-Sophie.

Comme de nombreuses personnes, Anne-Sophie a découvert sa créativité sur le tard et de manière assez insolite.

Aujourd’hui, elle met son talent pour la calligraphie, au service d’un métier qui a failli disparaître, celui de peintre en lettres.

C’est ce métier que je te propose de découvrir dans cet épisode.

Je suis persuadé qu’après l’avoir écouté, tu ne regarderas plus les vitrines des magasins de la même façon.

Présentation d’Anne-Sophie

— Laurent : Salut Anne-Sophie.

Bienvenue dans cet épisode du Barboteur.

Je suis ravi de pouvoir échanger avec toi sur deux disciplines, que personnellement, je connais très peu : la calligraphie et la peinture en lettres.

On verra dans le détail ce que sont ces deux disciplines et comment tu en es venue à les pratiquer, mais avant de commencer, je voulais te poser une question.

C’est une question à laquelle tu es probablement habituée, mais qui n’est jamais forcément simple à répondre : qu’est-ce que tu réponds quand un inconnu te demande ce que tu fais dans la vie ?

— Anne-Sophie : Alors ça, c’est une très bonne question.

Généralement, je vois leurs yeux qui s’écarquillent quand je dis que je suis peintre en lettres.

Ils me regardent avec de grands yeux en se demandant ce qu’est cette chose. Surtout qu’étant à Toulouse, j’évolue dans un monde où il y a beaucoup de développeurs et d’ingénieurs qui travaillent pour Airbus ou autre.

Dans mes cercles d’amis, il n’y a pas réellement d’artisans ou d’entrepreneurs.

Donc, ce que je fais dans la vie. Je dis que je suis graphiste des lettres de A à Z. C’est en gros la façon la plus simple de l’illustrer, donc je dessine, j’écris et je peins des lettres sur tout support.

C’est la manière la plus simple que j’ai trouvée aujourd’hui de définir mon métier.

Je dis aussi que je suis graphiste parce qu’il y a une vraie partie de création graphique et que le mot graphiste parle aux gens.

Alors que si je dis « peintre en lettres » immédiatement, on se pose des questions.

— Laurent : Il y a un petit côté mystérieux qui amène la discussion.

— Anne-Sophie : Exactement.

Selon le public, que j’ai en face de moi, je vais avoir des dénominations assez différentes de mon métier.

Si je parle à une personne qui ne connaît pas le monde graphique, je vais lui dire que je suis graphiste des lettres et que je peins sur tout support.

Après si je discute avec une personne qui a un peu plus de connaissances dans ces domaines-là, je vais aller plus en profondeur.

C’est aussi un métier très visuel, donc si j’ai l’occasion, j’en profite pour montrer une ou deux réalisations que j’ai faites pour pouvoir poser une image sur des mots.

C’est une question qui me revient assez souvent. Et, effectivement, il me faut au moins 5 bonnes minutes à chaque fois pour expliquer le métier.

— Laurent : Ça va, tu as réussi en moins d’une minute. 😄

On va rentrer dans le détail de ce qu’est la peinture en lettres un peu plus tard, car c’est un métier qui appelle de nombreuses questions.

Avant de rentrer dans le détail de ton métier, je voulais te poser quelques questions un peu plus « philosophiques », on va dire.

Sa vision de la créativité

Un des objectifs de ce podcast, c’est de questionner la notion de créativité, en partant du principe que l’on est tous créatifs et qu’il n’y a pas besoin d’être artiste pour être créatif.

Quelle est ta vision de la créativité, et ce que signifie, pour toi, être créatif.

— Anne-Sophie : Alors, je trouve, en effet, qu’il y a beaucoup de discours différents sur la question de ce qu’est être créatif.

Selon moi, effectivement, tout le monde est créatif. Parce que se dire que l’on n’est pas créatif, c’est juste se mettre des barrières dans les roues.

Pour moi, il y a aussi beaucoup d’esprit créatif qui vient quand on ne s’en aperçoit pas. C’est-à-dire que la plupart de mes idées me viennent quand je fais autre chose que volontairement créer.

C’est-à-dire qu’elles me viennent quand je marche ou lorsque je dors. C’est pour ça que je vais souvent prendre l’air lorsque je travaille trop sur un projet. Cela m’aère les idées.

Je pense qu’être créatif, c’est avant tout observer autour de soi.

Dans le sens où ce sont des métiers très visuels – je le rappellerai toujours – et plus on observe ce qu’il y a autour de soi, ce qui a déjà été fait par les autres, ce qui est dans la rue, des formes, des objets…

Là, on parle de typographie, donc les formes des lettres, les anciennes lettres, etc.

Plus on va s’ouvrir et avoir une ouverture d’esprit, moins lorsqu’on arrive devant la page blanche, celle-ci nous fait peur.

On va être teinté de tout ce que l’on a pu voir dans la journée.

Il est important de rappeler que la créativité va venir d’elle-même. Tu ne vas pas être créatif à un instant T.

La créativité, c’est vraiment un état d’esprit et une ouverture d’esprit.

Donc, pour moi, tout le monde est créatif, peu importe le métier. Il ne faut pas forcément être artiste pour être créatif, pas du tout.

C’est juste qu’il faut se laisser être porté, observer et être ouvert d’esprit dans la vie de tous les jours.

Sinon, on rate des éléments et c’est comme cela que l’on se retrouve bloqué devant la page blanche.

— Laurent : C’est intéressant ce que tu dis : la créativité nécessite une ouverture sur le monde et une curiosité naturelle.

Je pense – je suis persuadé même – que même dans un métier que l’on ne considère pas comme étant un métier créatif, mécanicien, par exemple, on peut quand même être créatif.

Cela peut être dans la façon d’aborder son métier ou dans la façon de résoudre des problèmes. Il n’y a pas besoin d’être artiste pour être créatif.

Est-ce que toi, tu t’es toujours considérée comme créative ? Ou c’est quelque chose qui est venu plus récemment ?

Une créativité longtemps bridée…

Anne-Sophie : Alors, c’est une très bonne question.

J’ai été très bridé quand j’étais jeune. J’ai toujours entendu dire que je n’étais pas bonne en dessin, que je n’étais pas créative (créative, dans le sens dessin pur).

C’est-à-dire que pendant les cours d’arts plastiques, je savais parfaitement qu’inévitablement le bonhomme que j’allais dessiner, ça allait être le pire de toute la classe.

J’ai donc grandi avec cet imaginaire de « je ne suis pas bonne en dessin ». Imaginaire porté par mes amis et ma famille, sans vouloir être volontairement méchant. C’était complètement innocent, mais, j’ai grandi cet acquis-là.

Je suis partie de la maison à 19 ans et j’ai beaucoup voyagé. C’est une fois que je me suis retrouvée à l’autre bout du monde, en Nouvelle-Zélande, que j’ai un peu mis toutes ces paroles, ces acquis de côté.

C’est une fois éloignée de tout le monde que je me suis mis à dessiner des lettres. (Toujours pas de bonhommes, parce que je ne sais toujours pas les dessiner 😅.)

Sur le coup, je me suis dit que, certes, je ne sais pas dessiner des bonhommes, mais je suis hyper bonne pour dessiner des lettres.

C’est une fois éloignée des diktats de mon entourage et de la société que je me suis dit que, finalement, je ne suis pas si mauvaise que ça. Il faut juste croire en soi-même.

Si les lecteurs ou lectrices grandissent dans un environnement semblable à celui dans lequel j’ai pu grandir, essayez d’en faire abstraction (même si je sais que c’est compliqué) pour laisser aller sa créativité existante. Et ne pas s’entendre dire, « tu n’es pas bonne en dessin ».

Il ne faut jamais se laisser abattre par les avis des autres parce que c’est complètement faux.

… avant de se révéler, complètement par hasard.

Laurent : Qu’est-ce qui t’a amené, à 19-20 ans, à requestionner cette conception du fait que tu n’étais pas artiste et te dire « tiens, je vais essayer et voir si je suis artiste ».

Anne-Sophie : À vrai dire, c’est venu complétement par hasard.

Comme beaucoup de monde, j’étais très Instagram à l’époque (je le suis toujours aujourd’hui). J’ai commencé à voir des posts de personnes qui dessinent des lettres et j’ai trouvé cela hyper curieux.

J’ai toujours aimé acheter des stylos, des accessoires de papeterie (carnets, stylos…). J’adorais ça, c’était mon truc. J’ai trouvé génial le fait de dessiner des lettres et je me suis mis à gribouiller 2-3 trucs.

Je me rappelle parfaitement qu’on était dans une galerie marchande, on voit un magasin Apple et je tombe sur l’iPad. À l’époque, il venait tout juste d’avoir le stylet avec lequel tu pouvais dessiner.

Je l’essaye comme ça, par pur hasard. Je m’étais toujours dit que l’iPad ça ne servait à rien. 😂

Je commence à gribouiller un truc sur une application qui s’appelle Procreate que je ne connaissais pas.

J’ai adoré, et je ne sais pas pourquoi, c’est très bizarre, mais en un instant, j’ai vu l’opportunité professionnelle de cet outil-là. Forcément, vous le voyez venir, je me suis acheté l’iPad.

J’ai commencé à vraiment passer du temps à dessiner des lettres, à m’entraîner, à comprendre comment sont construites les lettres…

Je me suis vite rendu compte que je n’étais pas la seule et qu’il y avait des personnes qui faisaient ça sur des murs, d’autres qui vendaient des logos. Et que c’était un métier à part entière.

Quand je suis revenue en France, j’ai immédiatement ouvert mon autoentreprise. J’avais toujours voulu être à mon compte, tout en ayant la peur de me lancer parce que j’étais la première de la famille à devenir entrepreneuse.

J’ai commencé par me faire sponsoriser par une marque qui me donnait des feutres pour faire mes ateliers.

Et puis, progressivement, ça a grandi, pour qu’aujourd’hui, je pratique le métier de peintre en lettres.

Au début, je n’étais absolument pas destinée à faire ce métier.

Je ne faisais que de la calligraphie, mais ça m’a amené à découvrir les spécificités des lettres, leurs techniques et, par la suite, à vouloir passer du papier à des surfaces beaucoup plus grandes comme des vitrines, des enseignes ou des murs.

Les différences avec d’autres disciplines

La différence entre calligraphie et peinture en lettres

Laurent : Avant de rentrer dans le détail, peux-tu expliquer en quelques mots ce qu’est la calligraphie et quelle est la différence avec la peinture en lettres ?

Anne-Sophie : Pas de souci. D’abord, la calligraphie :

Le mot est connu de tous, contrairement à la peinture en lettres.

Quand on parle de calligraphie, on parle de belles écritures. Cela peut être avec une plume, un stylo, un feutre.

Il y a différents styles. Par exemple, le style anglais, qui est très ancien, très arrondi et utilise beaucoup l’italique. Il y a aussi l’écriture gothique, l’écriture celte…

Exemple d’écriture gothique. Source : Wikipédia
Exemple de calligraphie de style anglais. Source : Wikipédia
Exemple d’écriture celte. Source : atelierenluminure.com

En fait, la calligraphie nous montre l’évolution de l’écriture à travers le temps. À travers les différentes époques, la calligraphie a également évolué.

Mais, on parle vraiment d’une écriture.

Alors que dans la peinture en lettres, on va partir d’un dessin des lettres. C’est vraiment autre chose. On ne va pas écrire la lettre, on va la dessiner puis la peindre.

Exemple de peinture en lettre sur une enseigne.
Crédits : Anne-Sophie Revert.

Peintre en lettres, c’est un ancien métier qui vient des années 1920-1930 et même avant. À l’époque, toutes les signalétiques et publicités étaient faites à la main.

Aujourd’hui, l’évolution de ce métier-là, ce sont les poseurs de stickers de vitrophanie et l’impression plastique.

Toutefois, on s’aperçoit que l’on revient de plus en plus à ce côté artisanal de la lettre peinte. D’où le fait de refaire vivre la peinture en lettres.

C’est donc un métier qui a disparu avec l’arrivée du sticker et du plastique dans les 1980. À cette époque, il y avait encore des écoles de peintre en lettre et des formations.

Aujourd’hui, il n’y en a plus du tout.

Les peintres en lettres d’aujourd’hui sont soit autodidactes, soit, ils se sont fait former par des personnes qui, auparavant, avaient été formés dans ces écoles.

C’est pour cela que c’est un métier qui est encore très « exclusif » car faire revivre l’ancien art de la peinture en lettres, c’est vraiment un métier passion.

On est aujourd’hui à peine une soixantaine en France, il me semble, dont une grande partie en région parisienne.

La différence entre la peinture en lettres et la typographie

– Laurent : Quand j’ai regardé ton métier, je me suis posé la question de la différence entre ton métier et de celui de typographe.

Est-ce que toi, tu crées des typographies ou tu ne travailles qu’avec des typos existantes ?

– Anne-Sophie : Effectivement, je ne crée pas du tout de typographie.

Même si je pourrai en créer et que ça me faciliterait la tâche certaines fois !

En fait, je pars du principe que chaque création est unique, dans le sens où chaque lettrage et dessin de lettres que je fais est spécifiquement créé pour le client.

Je ne parle donc pas du tout de typographie.

Je fais des lettrages qui ne sont utilisés qu’une seule fois. Contrairement à un·e typographe qui va créer une typographie qui vise à être réutilisée à l’infini, il y a vraiment un côté hyper personnalisé et sur mesure.

– Laurent : J’imagine que toi, tu ne vas créer que les lettres dont tu as besoin pour ta prestation, là où un·e typographe va créer tous les caractères imaginables, dans les différentes langues ?

– Anne-Sophie : C’est tout à fait ça.

C’est pour ça que l’on demande en amont ce que veut écrire la personne sur sa vitrine ou sur son enseigne.

Pour être sûr qu’au niveau du temps de création, on n’ait pas à redessiner toutes les lettres.

Pourquoi elle crée ?

– Laurent : Une question que j’aime bien poser à mes invités : si tu étais la dernière personne sur Terre, est-ce que tu continuerais à faire de la calligraphie ou de la peinture en lettres ?

– Anne-Sophie : Très bonne question.

Je ne pense pas. Il faut être réaliste : si je suis la dernière personne sur cette terre déjà, il y aura des problèmes de matériel, donc je n’aurais pas forcément tout ce qu’il me faut pour créer.

Cela dit, un crayon et un papier peuvent suffire, mais pour une vitrine ce n’est pas assez.

J’adore mon métier. Pour moi, c’est un métier passion.

Mais, j’ai aussi un côté très nature, j’aime me balader… Je pense que si je suis la dernière personne sur Terre, clairement, j’aurais autre chose à penser que de faire des lignes de A ou de B pour m’entraîner.

Prendre du recul pour éviter la peur de la page blanche

– Laurent : En fait le sens caché de cette question, c’est de savoir, est-ce que tu crées pour toi, pour ta gymnastique mentale où finalement, tu crées pour les autres ?

J’ai l’impression que dans ton cas, c’est un peu des deux : à la fois pour toi, mais il faut que ce soit au service des autres. Ce n’est pas juste pour te faire plaisir ou pour te détendre ?

– Anne-Sophie : En fait, ça dépend.

Cette année, je me suis un peu enfermée dans les travaux clients, dans le sens où j’ai beaucoup créé pour mes clients. Et je n’ai pas fait grand-chose pour moi.

C’est un peu le côté pervers quand tu fais ça à temps plein. Ta passion peut vite devenir quelque chose qui te pèse parce que tu te sens obligé de créer.

C’est à ce moment-là qu’arrive la peur de la page blanche, où tu te dis que l’on t’a vidé de toute ta création. Tu n’as plus rien.

C’est dans ces moments-là où il faut réussir à prendre du recul.

C’est typiquement ce qui m’est arrivé en avril 2022 : je n’arrivais plus à sortir d’idée.

Pendant une semaine, j’ai pu me permettre de ne pas mettre le nez dans du lettrage ou de la calligraphie, pour penser à autre chose. Je suis allé faire une rando, faire des visites en ville.

Je voulais juste faire des trucs pour reconstruire ma jauge de créativité. Nous ne sommes pas des machines. Parfois il faut recharger notre énergie.

C’est un peu le côté pervers. Je pense qu’il faut toujours avoir une balance entre créer pour ses clients et s’octroyer juste une ou deux heures par semaine pour faire un truc pour soi.

Sinon, on peut vite être perdu entre ce que veut le client et ce que tu veux toi.

– Laurent : C’est un peu ce que je recherche avec ce podcast : nourrir ma créativité personnelle, prendre le temps de faire quelque chose – alors, c’est un peu égoïste – avant tout pour moi. Quelque chose qui, je l’espère, intéresse aussi d’autres personnes.

L’importance du sur-mesure dans la peinture en lettres

– Laurent : On pourrait croire que dans ton métier, tu te contentes de répliquer toujours les mêmes lettres, mais en fait non.

Si je comprends bien, pour chaque client, tu vas créer des lettres différentes qui vont correspondre au style du client et au message qu’il veut transmettre. C’est ça ?

– Anne-Sophie : Tout à fait.

Après, certains clients te donnent une liberté créative plus ou moins grande.

Quand on me donne carte blanche, c’est génial. En tant qu’artiste, tu peux vraiment laisser aller ta créativité au maximum. Au pire, ton client te bride sur un ou deux trucs.

Mais, quand j’ai des clients qui veulent que j’utilise une typo particulière et enlever cette partie créative au métier de peintre en lettres et juste devenir peintre, c’est plus compliqué parce que c’est là que je me retrouve à travailler avec des polices plus classiques comme Helvetica.

En outre, ce sont souvent des polices qui n’ont pas été pensées pour la peinture en lettres. Ce sont donc des lettres qui sont un peu plus compliquées à peindre.

Tout dépend donc du client.

Un exemple : dernièrement, j’ai fait une vitrine. Je pensais avoir une liberté créative monstre, donc j’ai travaillé sur un projet énorme. Et, quand je le présente au client, il me dit que je suis partie trop loin. C’est arrivé parce qu’il ne m’avait pas bridée au début.

De ce fait, la vitrine finale n’est pas forcément ce que j’aurais espéré.

Mais, c’est la volonté du client aussi. Je ne suis là que pour reproduire le choix final du client.

C’est dans ces moments-là que ça peut être un peu frustrant. D’où le fait de nourrir sa créativité ailleurs et de garder du temps pour sa créativité à soi.

La question du style en peinture en lettres

– Laurent : Est-ce qu’entre les différents peintres en lettres, il y a différents styles ? Est-ce que chacun a son propre style et comment toi, tu décrirais le tien ?

– Anne-Sophie : Alors, aujourd’hui, j’ai du mal à me dire que j’ai un style.

Même si, autour de moi, on me dit que l’on arrive à reconnaître mon travail. Je m’adapte tellement au client que j’ai du mal à définir un style.

Après, entre peintre en lettres, il y en a qui vont être beaucoup plus dans le vintage et vont donc reproduire d’anciennes lettres.

D’autres vont faire des lettres un peu plus modernes, ce qu’on appelle des « lettres blocs » (des lettres bâtons, sans serif).

Mais, de manière générale, on s’adapte assez facilement aux clients. Après ça va être plus dans la technique que dans les lettres.

Certain·es vont utiliser beaucoup de dorures, d’autres plus de reliefs ou des lettres plus scriptes.

Je pense que de manière générale, un·e peintre en lettre se doit de pouvoir faire tout type de style. Son métier, ce n’est pas forcément de savoir dessiner qu’un seul type d’alphabet, mais de dessiner tout type d’alphabet.

Pour te dire, à l’époque, les peintres en lettres se référaient aux bouquins de Letraset et le Mecanorma, qui étaient des alphabets pré-faits. Le peintre en lettre était alors censé pouvoir reproduire n’importe quelle écriture à partir de ces livres.

Le métier du peintre en lettre consistait vraiment à faire n’importe quel style d’écriture.

Donc, un·e peintre en lettre qui se spécialise dans l’écriture bloc, tu n’en verras pas. Ou alors, c’est un cas vraiment particulier.

La concurrence des imprimeurs de stickers

– Laurent : Du coup, comment tu fais pour te différencier de tes concurrent·es ?

Imaginons, j’ai une boutique avec une vitrine, j’ai le choix entre plusieurs peintres en lettres.

Qu’est-ce qui va faire que je vais te choisir, toi, plutôt qu’un·e concurrent·e, par exemple ?

– Anne-Sophie : Alors aujourd’hui, c’est vrai que je n’ai pas vraiment eu cette situation.

– Laurent : Vous n’êtes pas suffisamment pour avoir des problèmes de concurrence, c’est ça ?

– Anne-Sophie : Exactement.

En fait, nos concurrents directs sont les magasins d’impression de stickers et de vitrophanie.

Clairement, on n’est pas sur la même démarche : il y en a un qui est plus sur le « vite fait bien fait » et utilise du plastique, l’autre pas du tout.

L’un est plus artisanal, l’autre pas du tout.

Ce sont vraiment des démarches différentes. D’ailleurs, nous n’avons pas du tout les mêmes clients non plus.

Donc au niveau de la concurrence, pour être honnête, il faudrait demander à des peintres en lettres de la région parisienne.

Je pense qu’avant tout, c’est un métier qui est tellement peu connu que quand les gens rencontrent un·e peintre en lettres, ils partent avec lui ou elle. Ils ne vont pas aller en chercher un autre.

On fonctionne davantage avec le bouche-à-oreille, grâce aux « connaissances de ».

De ce fait, je ne pense pas qu’il y ait ce côté compétition où les prospects vont demander plusieurs devis à cinq peintres différents.

– Laurent : En effet.

Ce n’est pas comme avec un graphiste « lambda », à qui l’on veut confier la création un logo, par exemple.

Dans ce cas, on va consulter plusieurs graphistes et demander plusieurs devis, car on peut identifier une patte différente, un style différent.

– Anne-Sophie : Effectivement.

Dans le graphisme (qui est un terme qui veut tout et ne rien dire), tu as vraiment une palette différente.

Tu en as qui peuvent être plus illustrateurs, d’autres plus versés sur la typographie. Tu as 1001 formes de graphismes possibles.

Dans ce cas, plusieurs devis sont justifiés.

Pour un·e peintre en lettres, il peut te peindre, peut-être pas tout et n’importe quoi, mais presque. Donc, je pense que le seul argument peut être le prix, mais pas forcément le style.

Je pense que la sélection se fait surtout grâce au bouche-à-oreille et d’ami à ami. Je ne pense pas qu’il y ait vraiment de concurrence, en mode recherche Google où on cherche qui est le moins cher…

– Laurent : … Ou sur les plateformes comme Malt, ou autre.

Son approche du métier

Sa méthodologie de travail

– Laurent : Un élément qui m’intéresse dans ton processus créatif, c’est la façon dont tu fonctionnes en début de projet.

Je te propose de prendre un exemple concret : j’ai une vitrine que je voudrais habiller et je te contacte.

Comment ça se passe ? J’imagine que je viens te voir avec une sorte de brief expliquant ce que je veux mettre dessus. C’est ça ?

Alors, ça peut être tout et n’importe quoi, dans le sens où j’ai des prospects qui sont carrément venus avec le visuel fait sur Illustrator, en mode « je veux ça sur ma vitrine ».

Il y en a d’autres qui souhaitent juste avoir leur logo et d’autres qui ne savent pas trop et hésitent entre des mots-clés, des illustrations…

Dans ce cas, je fais un travail de création graphique en amont.

En fait, je vais travailler en deux temps :

  1. Une création graphique en amont, où je leur livre des mises en situation dans laquelle je mets mon design sur une photo pour que les clients puissent se projeter.

    En tant que graphiste, souvent, on sait ce que ça va rendre. Mais eux, pas du tout. Il faut donc leur donner un visuel expliquant le rendu prévisionnel. Ça, c’est un vrai travail de graphiste en amont.
  2. Une fois que la version est validée, là, on peut planifier une date à laquelle je viens peindre la vitrine, l’enseigne ou autre.

Tous les clients n’ont pas forcément besoin de passer par la phase de graphisme en amont.

Parfois, c’est juste une ou deux heures, histoire de remettre un peu tout ça au goût du jour, mais ce n’est pas forcément une création de A à Z.

Selon les projets, il y a donc un temps de création en amont, puis le temps de peinture. Mais ça dépend vraiment des clients.

Certains veulent être accompagnés de A à Z et d’autres savent déjà qu’ils veulent leur logo qui a été fait par leur oncle ou tante ou un·e vague graphiste de leur entourage.

Ça m’arrive souvent d’avoir des gens qui me présentent des logos qui ont été faits sur Canva en me disant que c’est ce qu’ils aimeraient avoir sur leur vitrine. Il y a des choses très bien sur Canva, mais bon, la plupart du temps, ça se voit.

Dans ce cas, je fais un petit peu de conseil et je leur dis que c’est peut-être bien sur l’ordinateur mais que sur la vitrine, ça ne va pas aller, car ce n’est pas lisible.

Par exemple, la semaine dernière, un client m’a dit qu’il voulait absolument une typo spécifique sur la vitrine. Je lui ai fait une projection de mise en situation, pour lui montrer que ça ne se voit pas. Il a compris que j’avais raison.

Il y a aussi des typographies qui sont plus ou moins bonnes à peindre. Avec certaines, tu t’arraches vraiment les cheveux.

C’est là que viennent le côté « conseil » et l’expérience avec telle ou telle typographie ou tel lettrage.

Une peintre tout support

– Laurent : Ce qui m’avait interpellé en préparant notre conversation et en regardant tes réalisations, c’est la multitude de supports sur lesquels tu peux intervenir.

Depuis le début, on parle de vitrine, mais en fait, tu interviens sur plein de supports différents.

Ça peut être sur des murs, sur des ardoises. J’ai vu que tu avais aussi fait l’identité d’un yacht aussi. Tu fais de la peinture sur flacon de verre.

Crédit : Anne-Sophie Revert
Crédit : Anne-Sophie Revert
Crédit : Anne-Sophie Revert

Est-ce que tu peux intervenir sur tout type de support ? Ou il y a quand même des supports sur lesquels tu ne peux pas intervenir ?

En fait, tout type de support sur lequel on peut peindre, techniquement, tu peux intervenir dessus, c’est ça ?

– Anne-Sophie : Exactement. Et c’est ce qui fait aussi la beauté du métier.

Je ne m’ennuie jamais à travailler le même support tout le temps. Selon sur quoi j’écris, je peins, ou je dessine, la technique va être différente.

Comme je le disais, j’ai commencé à travailler sur papier. J’utilisais notamment des feutres pinceaux, notamment ceux de la marque Tombow.

J’ai commencé par ça, mais il y a aussi des feutres pinceaux qui existent pour écrire sur du bois, du plastique, ou de la céramique. Je pense à la marque Posca qui a sorti une gamme de feutres-pinceaux.

Ça, c’est pour les feutres.

Crédit : Anne-Sophie Revert

Si je veux écrire sur du papier pour un mariage ou des faire-part, je vais prendre la plume et faire de la calligraphie.

Si, à l’occasion de Noël, on m’envoie en mission pour faire de la gravure sur des parfums ou des tasses à café, dans ce cas-là, je prends ma graveuse et je vais graver les lettres.

Il m’est arrivé aussi, pour le salon Création & Savoir-faire à Paris, d’animer des ateliers de lettrage créatif sur tote bag. On a dessiné des lettres, puis les participant·es l’ont fait sur leur tote bag.

Vraiment, je peux travailler sur tout type de support.

Là, par exemple, je prépare mon édition du salon Création & Savoir-faire 2022 où j’exposerai en novembre. Et, le thème me permet vraiment d’aller explorer d’autres supports.

Cette année, ça va aller d’une chute de bois jusqu’à un abat-jour ou une carte routière.

Ce côté tout support, c’est ce qui fait la beauté de la chose aussi.

– Laurent : C’est clair. D’un point de vue intellectuel, je trouve ça super intéressant.

Chaque matière à ses contraintes, j’imagine. Ne serait-ce qu’en termes d’absorption de la peinture ou de l’encre.

Et, utiliser une graveuse, ce n’est pas du tout la même chose que d’utiliser un stylo ou un feutre.

Est-ce que ce sont des choses que tu as apprises toi-même, ou tu as suivi des mini-formations pour te spécialiser ?

– Anne-Sophie : Alors, pour le coup, j’ai appris seule.

Pour la graveuse, ce n’est pas si compliqué que ça. Au début, on peut penser que les vibrations sont difficiles à gérer. En fait, c’est juste un embout qui tourne très vite.

Il y a effectivement quelques vibrations qui, au début, sont un peu bizarres dans la main – contrairement à quand on tient un feutre, par exemple. Mais, les gestes, ce sont les mêmes qu’en calligraphie ou autre.

À partir du moment où l’on a les bons gestes avec un simple stylo (même un stylo BIC) le faire avec un pinceau ou avec une graveuse, c’est pareil.

 Ça demande, effectivement, un peu plus de technicité et d’entraînement, mais les gestes sont les mêmes. C’est donc tout à fait possible de le faire soi-même.

– Laurent : Tu n’as jamais eu envie de faire du tatouage ? Entre ce que tu m’expliques, sur la graveuse et ce genre de choses, le procédé est assez similaire.

– Anne-Sophie : Alors, non, pas du tout. C’est vrai qu’il y a des artistes en lettrage qui ont une partie de leur activité dans le tatouage.

J’aime bien les tatouages, hein, j’en ai quelques-uns. Mais non, ça ne m’attire pas plus que ça, j’avoue. Je trouve cet art exceptionnel, mais ça ne m’attire pas plus que ça. Je trouve cela très complexe.

Après, c’est sûrement un point de vue assez limitant de ma part, parce que je suis sûre que ça serait super, mais pour le moment ce n’est pas un point que j’ai envie de découvrir.

Mais, c’est vrai que je m’essaye tellement à tout, que je suis sûre que dans 10 ans, peut-être que je me serai lancée dans le tatouage.

– Laurent : C’est pour ça que je te pose la question.

Quand tu exposes la variété des formats, je me dis qu’une des suites logiques (en tout cas, qui n’est pas illogique), ce serait le tatouage et de faire du lettrage sur la peau.

Finalement, c’est un support comme un autre sur lequel on peut peindre.

– Anne-Sophie : Mais tu vois, bizarrement, ça me ferait tellement peur de me rater sur la peau de quelqu’un.

Sur une vitrine, ce n’est pas grave : je l’efface et je recommence. Une enseigne, je reprends derrière, ce n’est pas grave.

Mais la peau de quelqu’un, disons que tu n’as pas de retour en arrière.

– Laurent : C’est sûr. C’est plus compliqué, on va dire.

– Anne-Sophie : C’est ça.

Sa façon de travailler les couleurs

– Laurent : En préparant cette conversation, je me posais une question concernant les couleurs. Là je parle plutôt pour la peinture, pas les feutres.

J’avais une photo sur Instagram où tu parlais du fait que tu testais différents mélanges.

Est-ce que cela veut dire que tu crées toi-même tes couleurs et, si oui, comment tu t’y prends ?

Capture d'écran du post Instagram dans lequel Anne-Sophie parle de ses tests de couleurs.
Source : Instagram

– Anne-Sophie : En fait, les peintures que j’utilise sont des peintures anglaises (qui sont même assez difficiles à trouver à cause du Brexit).

Du coup, il y a un nombre limité de couleurs, au niveau de la gamme de couleurs. C’est une gamme assez restreinte.

Or, en peinture en lettres, on aime beaucoup travailler avec les reliefs, les ombres, l’ajout de lumière…

De ce fait, quand on veut un bleu un tout petit peu plus clair que le bleu qu’on a en pot, on va juste ajouter un petit peu de blanc dedans.

Le mélange n’est pas non plus hyper complexe. Mais, cela permet un peu plus de créativité et d’élargir les couleurs (je crois qu’on doit avoir à peine 50 couleurs dans la gamme). Ce qui limite quand même beaucoup.

– Laurent : Ça limite les nuances !

– Anne-Sophie : Exactement. Après, il faut mélanger un petit peu.

Mais, c’est le côté un petit peu marrant de la chose. Il faut juste savoir bien mélanger les couleurs.

L'image est composée de 5 fois la lettre D, à différentes étapes de la création d'une lettre en 3D : du squelette de la lettre aux ombrages.
Exemple d’utilisation des nuances de couleurs pour créer un effet 3D sur une lettre.
Source : Instagram.

– Laurent : Tu ne vas pas jusqu’à créer tes propres couleurs avec des pigments, par exemple ?

– Anne-Sophie : Pour le moment non. Tout simplement parce que c’est un domaine que je ne maîtrise pas du tout.

Donc pour le moment, non.

Je ne dis pas un non définitif puisque j’aime toujours essayer de tout. Mais ce n’est pas quelque chose que je fais pour le moment.

Les différence entre les stickers et la peinture en lettres

Pourquoi privilégier la peinture en lettres au sticker ?

– Laurent : Tu expliquais tout à l’heure que tes principaux concurrents, c’étaient les entreprises d’impression et les entreprises qui font de la vitrophanie.

Pourquoi une entreprise ferait appel à un ou une peintre en lettre, plutôt que de prendre un sticker. Est-ce que c’est juste parce que le style est différent. Est-ce que pour le côté durabilité ?

– Anne-Sophie : C’est une bonne question. Je vois plusieurs raisons :

  1. La durabilité. Pourquoi la peinture en lettres a survécu, notamment dans les pays comme l’Angleterre et les États-Unis ? C’est à cause des températures extrêmes.

    Aux États-Unis, quand tu vas dans l’Arizona, à 40 °C, ton sticker, tu le poses 5 minutes puis il se décolle. Donc, dans des zones à hautes ou très basses températures ou avec de très grandes fluctuations de températures à travers l’année, la peinture a subsisté.

    Il y a encore beaucoup de peintres en lettre aux États-Unis et en Angleterre puisque qu’en Angleterre, il ne fait pas si chaud que ça.  Ce sont donc deux endroits où la peinture est restée.

    En France, les températures sont un peu plus clémentes, de ce fait les stickers collent bien. Mais, ils ne vont pas durer 15 ans. Avec la peinture en lettres, on est sur quelque chose de durable.

    Aujourd’hui, quand on va dans des vieux villages en France, on retrouve souvent ce qu’on appelle des ghost signs en anglais. Ce sont des lettrages fantômes, des peintures fantômes des années 1950-60 que l’on retrouve.

    Par exemple, on voit des peintures Dubonnet ou Total, station essence. C’est ce que l’on appelle des lettrages fantômes. Tu as carrément des comptes Instagram qui sont faits là-dessus.  Ce sont des choses qui restent. Le sticker, lui, ne reste pas.
  2. L’esthétisme. En peinture en lettres, on peut également faire de la feuille d’or. Clairement, la feuille d’or au sticker, il va falloir me montrer comment ça rend. Au niveau créatif, on a vraiment plus de possibilités.
  3. Le côté artisanal de la chose. Clairement, mes clients, ça ne va pas être H&M ou Zara.

    Ils vont tellement avoir de volume que, oui, ils vont faire du sticker. Mais, sur quelque chose de plus artisanal, la peinture en lettres a du sens.  J’ai beaucoup de clients qui sont des épiceries locales ou des boulangeries locales. On est sûr des petits business où je suis en contact directement avec le gérant. C’est là que c’est le plus beau, car c’est là que les meilleures relations se créent. Vraiment, le côté artisanal de la chose est important.
Exemple de signe fantôme en France.
Source : Wikipédia.
Exemple de signe fantôme aux États-Unis.
Source : The Ephemera Society.

Il m’arrive aussi, par exemple, de faire une partie en peinture et une autre partie au sticker. J’ai eu le cas sur une vitrine cette semaine.

Pourquoi ? Tout simplement parce que le sticker va être amené à changer tous les mois ou les deux mois. En plus, l’écriture, est hyper petite. Ce sont les noms des créateurs, par exemple.

Donc, s’ils devaient me payer tous les mois ou tous les deux mois pour modifier les noms des créateurs, ça ne serait pas rentable pour mon client.

Sur quelque chose d’éphémère, le sticker aura sa place. Malgré l’utilisation énorme de plastique, il a sa place, mais sur quelque chose de plus pérenne, la peinture gagnera toujours.

L’importance de laisser sa trace

– Laurent : Je ne sais pas si c’est quelque chose d’important pour toi, mais en tant que créatrice, tu laisses ta trace pour 10, 20, 50 peut-être même 100 ans.

Et, peut-être que tu pourras montrer tes œuvres à tes enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants.

Ou, ils pourront les voir et se dire « c’est mon ancêtre Anne-Sophie qui l’a fait ».

Je ne sais pas si c’est quelque chose d’important pour toi, mais en tout cas c’est quelque chose de valorisant pour l’égo.

– Anne-Sophie : C’est vrai.

Souvent, quand je me balade en ville, je me dis « tiens, c’est ma vitrine » ou « c’est mon enseigne ». C’est vrai que c’est hyper gratifiant. C’est un bon sentiment.

La différence de prix

– Laurent : Tu m’étonnes.

Tu disais que tu travailles beaucoup avec des TPE ou des PME. Est-ce qu’il y a, d’un point de vue purement économique, une grosse différence de prix entre faire un sticker alors (en incluant la création, plus l’impression) et la peinture en lettres ?

J’imagine que oui ?

Je ne sais pas si tu peux donner des chiffres ou pas, mais, en gros, on est sur des rapports de quelle grandeur ? J’ai du mal à me rendre compte.

– Anne-Sophie : Pour être honnête, je n’ai pas vraiment de prix en tête pour du sticker parce qu’en fait, ça dépend de beaucoup de facteurs.

– Laurent : Oui, bien sûr.

– Anne-Sophie : De plus, tu as différentes qualités de sticker.

Il peut être découpé par lettre ou en panneaux entiers. Alors, clairement, je pense que la peinture en lettres est plus chère, surtout avec une phase de création en amont.

Mais on est quand même sur un autre type de rendu. Ce n’est pas non plus la même démarche. C’est surtout ça.

Quand je suis en train de peindre dans la rue, il arrive que des personnes s’arrêtent et me disent :

Oh mon arrière-grand-père faisait ça. Continuez, c’est génial !

On n’est pas sur le mec qui sort de son camion avec ses stickers tout fait, qui les pose et 10 minutes après part chez un autre client.

Généralement, quand je peins chez un client, c’est pour la journée, voire 2 ou 3 jours. Donc, il y a une complicité qui se crée de ce côté-là.

Comme tu le disais, je laisse ma patte. Je laisse une partie de moi chez ce commerçant. Ce n’est pas une œuvre d’art, mais c’est comme si j’avais peint un tableau chez lui.

– Laurent : On n’est pas non plus sur les mêmes temporalités.

Le coût à la mise en place est peut-être plus important, mais, sur le long terme, il est beaucoup plus rapidement rentabilisé.

Autant en termes de durabilité que, comme tu le dis, en termes de curiosité que ça suscite chez les passants (quand tu interviens, mais aussi après).

Quand on a quelque chose de très artistique, de très beau, ça donne plus envie de regarder la vitrine et de rentrer dans le magasin.

Comme tu le dis, c’est une démarche complètement différente.

– Anne-Sophie : Tout à fait.

Sa transition de peintre amatrice à professionnelle

– Anne-Sophie : Au début, pour m’entraîner, je faisais des tableaux pour les anniversaires de ma famille et mes proches. J’avais l’impression que ça me coûtait 0 €, mais pour eux c’était le plus beau cadeau du monde, parce que c’est hyper personnalisé.

Je n’ai pas simplement acheté une babiole que des milliers de personnes auront aussi. Là, c’est vraiment le truc hyper personnalisé, fait à la main qui ne se passera peut-être pas de génération en génération, mais qui restera de leur vivant.

Il y a vraiment ce côté-là, qui est juste « beau ». C’est pour cela que la plupart de mes cadeaux maintenant, c’est ça. Parce que j’y mets vraiment une partie de moi-même et c’est vraiment différent que d’acheter quelque chose.

C’est pareil avec mes clients.

– Laurent : D’ailleurs, comment s’est passée ta transition entre artiste amatrice, où tu fais juste des choses pour ta famille ou tes amis, et artiste professionnelle ? Est-ce que c’était naturel pour toi ou as-tu eu un peu du mal, avec un syndrome de l’imposteur, par exemple ?

Enfin, est-ce que tu te souviens de comment se sont passées tes premières missions ?

– Anne-Sophie : On parle beaucoup de vitrines, même si je fais autre chose, mais, pour le coup, ce qui m’a lancé, c’était une vitrine.

On dit souvent qu’il suffit qu’une personne te fasse confiance pour que ton activité démarre. Ça a été le cas pour moi.

C’était, il y a un tout petit peu plus d’un an. J’avais dit « Oui, oui, je sais faire des vitrines, pas de souci ».

Derrière, c’était la panique. J’avais 2 semaines pour apprendre. Et puis, une fois que tu es face à la vitrine avec tes pinceaux, il n’y a plus le choix, il faut y aller.

Le rendu était super, le client hyper reconnaissant. Là, tu te dis que je peux y arriver.

Après, il y a le bouche-à-oreille qui prend le relais. Mais, c’est vrai qu’avec le premier client, ce n’est pas évident. Il faut apprendre à sortir de sa zone de confort, savoir faire des concessions.

En outre, les prix que je pratiquais à l’époque ne sont clairement pas les prix que je pratique aujourd’hui, tout simplement parce qu’aujourd’hui j’en vis, j’ai acquis un savoir-faire et j’ai plus de matériel. C’est aussi ça qui pèse dans la balance.

Tu parlais du syndrome de l’imposteur. Je l’ai eu énormément au début. Je me demandais :

Qui je suis pour venir peindre sur la vitrine ?

Petit-à-petit, j’ai appris à accueillir à bras ouverts les retours positifs des clients, parce que c’est comme cela que la confiance dans ton art va grandir.

C’est aussi à partir de ce moment que tu arriveras plus facilement à te vendre. J’ai traversé une phase où le démarchage était impossible, à cause de ce syndrome de l’imposteur. Je me demandais qui j’étais pour leur demander 1 000 € (par exemple).

Avec le temps, quand tu montres ton portfolio, les prospects trouvent ça trop beau et adorent.

C’est un cheminement, clairement. Au début, je pensais qu’il suffisait d’ouvrir l’entreprise et les clients viendraient à moi. Mais, ce n’est pas du tout le cas !

On est sur un vrai cheminement. Il faut de la patience et ne pas baisser les bras.

Je parlais de métier passion, c’est vraiment ça. Il faut s’accrocher, sinon c’est ça ne reste qu’une passion qu’on fait le week-end.

Mais, sur le long terme, c’est vraiment génial. Là, je regarde un an en arrière et je me dis que j’ai déjà accompli beaucoup. Dans un an, j’aurai accompli encore plus.

C’est comme cela qu’il faut penser la chose, mais ce n’est pas évident au début.

– Laurent : Cela rejoint ce que l’on disait tout au début sur l’importance de la pratique et de s’entraîner, même si ce n’est que pour soi.

Les contraintes de la peinture en lettres

– Laurent : Quelque chose auquel je n’avais pas forcément pensé et auquel on ne pense pas forcément spontanément : une difficulté que tu as quand tu travailles sur une vitrine, c’est que tu peins à l’envers.

Moi qui n’y connais rien, ça m’impressionne !

J’imagine que ça demande une gymnastique mentale assez différente de faire une œuvre, de la retourner et de peindre à l’envers.

– Anne-Sophie : Oui, c’est vrai, effectivement.

Après, tout dépend des vitrines. Il m’est arrivé d’en faire depuis l’extérieur, donc à l’endroit, mais, généralement, je peins plus souvent depuis l’intérieur, à l’envers donc.

Cela demande une petite gymnastique du cerveau, puis il y a des surfaces qui ne sont pas très simples à peindre.

La vitrine en fait partie parce qu’en fait, ton œil n’a pas de fond. C’est-à-dire que tu as la vitre, et après, tu as la rue. C’est hyper compliqué de caler son œil et c’est extrêmement fatigant pour l’œil.

Il y a quelques jours, je peignais sur un miroir. J’ai compris ma douleur !

Au bout de 15 minutes, j’ai dû m’arrêter pour faire une pause parce que je commençais à avoir mal au crâne. Ce sont des surfaces qui sont hyper compliquées pour l’œil, contrairement à une planche.

Photo illustrant la complexité de peindre sur un miroir.
Crédit photo : Julie Cousse – Source : Instagram.

Ses techniques de peintre

La vitrine

– Laurent : C’est vrai qu’on n’y pense pas forcément. Ça veut dire que tu peins directement sur la vitrine ou tu as une sorte de pochoir ou de calque ?

– Anne-Sophie : Oui.

Dans le jargon de la peinture en lettres, on appelle ça un poncif.

Je fais imprimer mes créations à format (je passe par un imprimeur local qui m’imprime mon projet sur des supports d’un mètre de large) et après, je viens passer une petite roulette à dents, ce qui est beaucoup utilisé dans la couture aussi.

Cela permet de faire des trous sur les contours des lettres, ce qui constitue un vrai travail de patience en amont.

Une fois que c’est prêt, je le positionne sur la surface que je vais peindre, bien centré ou non et je passe une couche de craie par-dessus. La craie va passer à travers ces fameux petits trous et transférer mon design sur la surface à peindre.

Ensuite, je peins sur mon transfert à la craie.

Exemple de transfert à la craie sur une vitrine.
Source : Instagram.

C’est une gymnastique à prendre, mais c’est ce qui nous permet d’avoir une certaine exactitude, parce que les lettres peuvent vite présenter des problèmes de proportion. C’est très mathématique les lettres.

D’ailleurs, avant d’être peintre en lettres, il faut vraiment travailler le dessin de la lettre et ses proportions.

L’espacement entre les lettres est aussi quelque chose de très important parce que les yeux nous font faire une petite gymnastique visuelle. Il est facile de rallonger un petit peu trop l’une des barres du E et, tout de suite, ton E a l’air bizarre.

Le transfert nous permet de garder ces proportions, surtout quand on peint à l’envers.

Les délais de réalisation

– Laurent : Je sais que chaque projet est différent, mais, pour que l’on puisse se rendre compte, si l’on prend l’exemple d’une vitrine, où tu as juste le logo de l’entreprise et peut-être les horaires d’ouverture, entre la création et la réalisation, ça te prend combien de temps, à peu près ?

Je sais qu’on parle encore une fois des vitrines et que tu ne fais pas que ça, mais je pense que c’est ce qui parle le plus.

– Anne-Sophie : Alors, la création dépend beaucoup du client puisque j’en ai qui vont accepter dès la première phase et d’autres qui vont me faire 2 ou 3 allers-retours.

– Laurent : Mais en moyenne ?

Est-ce qu’on est sur 2 jours, 10 jours, 30 jours ? Je ne me rends pas compte.

– Anne-Sophie : La création pure me prend généralement, selon le support, environ un jour.

Après, en fonction des différents allers-retours, ça peut s’étaler jusqu’à 2 semaines. Enfin, 2 semaines d’attente, pas de travail. Après le mois d’août est complètement mort, donc tu vois cet été, par exemple, j’ai mis 2 mois à avoir des réponses.

– Laurent : Mais ça, c’est comme tout le monde. 😅

– Anne-Sophie : En effet, c’est comme tout le monde. 😊

– Anne-Sophie : Pour la peinture de la vitrine, il faut compter une journée, ça peut être un peu moins.

Il m’est aussi arrivé de faire une devanture qui m’a pris trois jours. Selon s’il faut une échelle, un échafaudage, si c’est à 3 mètres de hauteur, si le sol est droit ou non…

Il y a beaucoup de choses à considérer. Est-ce que la surface est lisse ? Est-ce que c’est un crépi granulé ?
Il faut vraiment prendre un tas de choses en compte.

Par exemple, au début, pour moi, une vitrine, c’était une vitrine. Sauf que non, j’ai appris très vite qu’une vitrine, ça peut être un simple vitrage, un double vitrage, un triple vitrage même. Et que ce n’est pas la même chose.

On apprend aussi un peu, je ne veux pas dire de ses erreurs, mais on apprend avec le temps. Chaque client est différent, chaque projet est différent et c’est ce qui permet d’avoir une bonne expertise à la fin.

La peinture murale

– Laurent : Tu fais aussi de la peinture murale qui, je pense, est quelque chose de complètement différent.

Comment tu t’y prends pour travailler avec des grands formats ? Est-ce que c’est la même méthode qu’avec la vitrine ou est-ce que, par exemple, tu vas projeter ?

Je sais que certains artistes qui travaillent sur des murs, vont projeter avec un vidéoprojecteur leur œuvre sur le mur et ils peignent au-dessus.

Comment, toi, tu travailles sur des grandes surfaces ?

– Anne-Sophie : Alors ça dépend du mur, de l’exposition, s’il est à l’intérieur ou à l’extérieur.

La projection, ce n’est pas forcément idéal en pleine journée et en plein soleil. Aujourd’hui, la plupart des peintures murales que j’ai faites, j’ai pu les projeter, car ce ne sont pas des œuvres de 15 mètres de long.

Après, il y a plusieurs méthodes. On peut reproduire son design avec un quadrillage.

Il y a aussi un système, dont j’ai oublié le nom, ou tu fais des espèces de gribouillis sur le mur, tu prends la photo, tu cales ton design dessus et tu reproduis en fonction de tes gribouillis.

Bref, cette technique a un nom…

– Laurent : … Que je serais incapable de te donner ! 😅 Mais si un lecteur ou une lectrice le connaît, qu’il ou elle n’hésite pas !

– Anne-Sophie : C’est comme si tu avais un cadrage.

Après, forcément, le projecteur prendra moins de temps, mais tu as quand même besoin de le caler bien droit et bien dans l’angle.

Je dirais qu’au niveau du transfert de ton design, chaque projet a ses spécificités.

Par exemple, si ce sont des lettres hyper précises, hyper détaillées, là, je ferai comme avec une vitrine, je ferai un poncif.

Cela me permet vraiment d’avoir le détail très précis des lettres, plutôt qu’une projection qui risque d’être très pixelisée. De ce fait, ma lettre ne sera pas hyper clean.

Cela dépend aussi de la surface du mur : s’il est composé de lattes de bois, de crépi lisse ou d’un crépi granulé.

Sa formation et le lancement de son activité

– Laurent : Ce que je trouve vraiment impressionnant, c’est la multitude des connaissances que tu dois avoir pour t’adapter à chaque support et à chaque projet, qui va totalement être différent de l’autre.

– Anne-Sophie : C’est vrai que cela se bâtit progressivement, mais quand tu es face à la montagne et que tu te dis : « je ne sais même pas tenir un pinceau, comment je vais faire ? », ça peut être impressionnant.

– Laurent : D’autant que, comme tu le disais, tu as appris la majorité des choses en autodidacte.

Je me demandais combien de temps, tu avais mis pour te sentir légitime et te dire « voilà, je me lance ».

Parce que, comme tu le disais tout à l’heure, ton activité est récente. Ça fait quoi, ça fait un an, c’est ça ?

– Anne-Sophie : Un peu plus d’un an, en effet.

– Laurent : Tu as mis combien de temps à te former ?

– Anne-Sophie : Pour tout te dire, la peinture en lettres, la première fois que j’ai touché un pinceau, c’était l’été dernier.

Après, je voyais beaucoup de contenus et j’adorais ça. J’avais tous les livres possibles et imaginables et je ne me sentais pas capable d’y arriver, jusqu’au jour où j’ai rencontré, par pur hasard, un peintre en lettres expérimenté.

Il m’a guidé et m’a un peu épaulée. J’ai fait quelques cours avec lui, pour prendre confiance en moi et pour avoir un la technique. C’est là que je me suis lancée.

Après, c’est une pratique qui nécessite un peu de place. Ce n’est pas comme si tu prenais juste un papier, un stylo et tu fais ton lettrage, ou tu prends ton ordi et tu fais de la typographie.

Personnellement, je travaille depuis chez moi, mais ça commence à être un peu petit, malgré le fait d’avoir une pièce dédiée.

J’ai aussi une table d’architecte que je peux incliner et une multitude de pots de peinture, de livres, de références de typographie anciennes ou non. Tout cela prend de la place.

Je ne sais plus où je voulais en venir, mais, voilà, ça prend de la place.

L’investissement de départ

Pour se lancer, tu ne peux pas te contenter de faire cela le dimanche après-midi. Il y a un investissement dans du matériel. En peinture en lettres, un bon pinceau en poil d’écureuil, c’est minimum 10 €. Pour des plus gros pinceaux, tu peux aller jusqu’à 100-150 € le pinceau.

Après, si tu fais ça pour toi, les gros pinceaux, tu n’en auras jamais besoin, car tu ne travailleras pas sur des grandes surfaces.

Il y a donc un coût de matériel qui n’est pas donné à n’importe quelle personne qui va faire ça le dimanche après-midi. Et, en même temps, ce n’est pas plus mal.

Je me dis que si tout le monde avait accès à ce que l’on fait tout le monde le ferait. Tu vois ce que je veux dire ?

Selon moi, il faut vraiment avoir une vraie volonté de se lancer.

Au début, j’ai dû un peu rogner mes bénéfices pour investir dans du matériel. J’ai la demande, donc je vais le rentabiliser dans le temps.

En outre, tes pinceaux, tu ne les gardes pas pour deux vitrines. Tu les gardes 10-15 ans (si tu en prends soin, bien sûr).

C’est un investissement, clairement, mais sur le long terme, tu es gagnant.

Son support préféré

– Laurent : On arrive à la fin de cet épisode.

Une dernière question, avant de passer aux 3 questions de la fin.

On l’a évoqué tout à l’heure, tu travailles sur une multitude de supports différents. Est-ce que tu en as un avec lequel tu es à l’aise ou que tu préfères ? Ou, finalement, peu importe le support, tu t’éclates.

– Anne-Sophie : Alors franchement, peu importe le support, ça m’éclate.

En fait, j’ai réussi un peu à être connue pour savoir travailler sur n’importe quel support, et j’en suis heureuse.

Au début, j’étais très renfermée sur la calligraphie et le papier, ce qui me frustrait énormément de devoir écrire sur du A4. C’était horrible pour moi. De ce fait, j’adore tous les supports.

J’adore les vitrines parce que ton pinceau glisse hyper facilement (parfois même, un petit peu trop facilement). Peindre sur des enseignes, je trouve cela génial. Tout dépend de la surface, mais sur le bois, ça coule de source, on va dire. Mais, tout support est top.

Comme je te le disais, je prépare un salon et je suis en train de peindre sur des cartes routières. Clairement, je m’aperçois que chaque carte n’a pas la même absorption.

Exemple de peinture en lettre sur différents supports : carte routière, journal et écriteau. Source : Instagram

Parfois, ça peut être un challenge. Parfois, tu te demandes pourquoi tu as choisi cette surface, parce que c’est un enfer de travailler avec.

Et, parfois, tu as d’agréables surprises et tu te dis « putain, mais c’est génial de faire glisser son pinceau là-dessus ! ».

J’adore vraiment tous les types de support.

Comment elle aborde le travail de la matière

– Laurent : Est-ce que tu as une approche un peu scientifique ?

Tu expliquais que les différents papiers absorbent différemment. Est-ce que tu vas essayer de comprendre pourquoi ce papier absorbe de telle façon ? Ou, peu importe, tu testes jusqu’à trouver la bonne combinaison ?

– Anne-Sophie : Alors, je ne suis pas trop dans le côté scientifique, de manière générale. 😅

– Laurent : Je m’en doutais un peu, mais bon, je pose quand même, la question. 😄

– Anne-Sophie : Ce n’est pas trop mon truc. J’ai vite abandonné les sciences, même si c’est intéressant.

Après, c’est vrai que je fais de moins en moins de papier.

J’en fais quand il y a de la calligraphie pure, à la plume. Mais, au-delà de ça, je ne vais pas chercher plus que ça. C’est-à-dire que je ne suis pas comme un graphiste print qui va vraiment se renseigner sur tous les types de papiers différents ou vérifier le grammage.

Je ne me pose pas ces questions. Même si je m’y connais un peu en graphisme, je ne suis clairement pas graphiste print.

Je trouve cela intéressant, mais je ne l’utilise pas. Je me suis donc pas spécialisée là-dedans plus que ça.

– Laurent : Même sur un mur, tu pourrais très bien, par exemple, t’intéresser aux propriétés d’absorption du béton versus le crépi. Ce genre de choses. Tu n’es pas du tout dans cette démarche ?

– Anne-Sophie : Non, parce que si je fais une peinture sur du béton, bah, je vais mettre une sous-couche et voilà ! Tu vois ?

Après, forcément, il y a un côté où, à chaque projet, je me demande quel type de peinture est le meilleur. Parce que chaque projet est différent.

Par exemple, le truc à la mode, c’est la peur des graffitis. Alors oui, il y a de la peinture anti-graffitis, mais bon, au niveau environnemental, c’est vraiment dégueulasse quand même. Au niveau de l’application, c’est également quelque chose qui n’est pas hyper clean.

Donc, oui, ça rajoute des technicités en plus.

Être une femme dans un milieu à dominante masculine

– Anne-Sophie : Je n’aurai jamais pensé aller autant dans des magasins de peinture. Au final, on s’y fait.

C’est juste, qu’au début, tu as un peu l’air d’être un étranger entre tous les artisans peintres en bâtiments qui sont là. Et toi, tu veux juste peindre une fresque artistique.

Au début, ça surprend. Franchement, il faut être forte parfois, parce que le monde de la peinture en général (bâtiment, artistique…) est quand même très dominé par les hommes. Même la peinture en lettres, d’ailleurs.

J’ai omis ce détail : en tant que femme, il faut être forte et affirmer qu’on sait utiliser une perceuse, qu’on sait peindre…

Sinon, on te regarde avec des yeux genre : « c’est pas ici qu’il faut venir pour faire les ongles ».

Il y a un peu ce côté, je ne veux pas dire sexiste, même si ça peut l’être si tu te laisses embarquer.

En revanche, si tu t’affirmes et que tu sais très bien ce que tu fais, il n’y a aucun souci.

Pour en revenir, au côté très masculin de la peinture en lettres : c’était un métier très masculin à l’époque. Donc, ça l’est resté, tout simplement parce qu’à l’époque, les femmes ne travaillaient pas. On n’aurait jamais pensé qu’une femme fasse ce métier-là.

Il m’est arrivé d’entendre des témoignages de peintres en lettre femme en France subir des remarques sexistes de gens qui passent dans la rue alors qu’elles peignent une enseigne.

Elles étaient en haut de l’échelle, et forcément, certains cherchent à regarder derrière. Il faut être forte de caractère et c’est pour ça que la plupart du temps, limite, il faut mettre des écouteurs. Comme cela, tu n’entends pas ces personnes.

Il faut aussi apprendre à ne pas se laisser marcher dessus, car c’est un milieu dominé par les hommes.

Mais les femmes ont clairement leur place.

– Laurent : Comme partout !

– Anne-Sophie : Effectivement, comme partout.

Les trois questions de la fin

– Laurent : Je te propose de passer aux 3 questions de la fin.

On arrive malheureusement à la fin de l’épisode, même si je pense qu’on pourrait encore continuer pendant des heures tellement il y aurait encore de choses à dire.

Ses conseils pour débuter en calligraphie et en peinture en lettre

– Laurent : Quels conseils tu pourrais donner à une personne qui est intéressée par la calligraphie ou la peinture en lettres et qui voudrait se lancer ?

L’observation

– Anne-Sophie : Alors, le premier conseil que je peux donner, c’est vraiment d’observer.

Il existe une multitude de choses autour de nous.

Je parlais tout à l’heure d’anciens lettrages qu’on peut encore voir dans certains villages, les ghost signs, qui sont légèrement effacés. Tu as carrément des comptes Instagram et des bouquins qui sont dédiés à ça.

Je conseillerais donc de toujours garder les yeux ouverts sur les enseignes, les logos des entreprises, les vitrines, les tableaux.

Ne serait-ce que quand on ouvre Netflix : regardez les typos et les lettrages des séries. C’est juste incroyable. Sans connaître l’histoire du film ou de la série, on peut déjà en connaître l’ambiance, rien qu’en regardant la typo.

Après, il existe assez peu de ressources en français. Donc si vous parlez anglais, c’est le top du top. Il y a beaucoup de ressources en Angleterre et aux États-Unis.

Ça peut être des cours de peinture en lettres en ligne ou en visio. Je n’en ai jamais fait et je ne pense pas que ce soit forcément le meilleur moyen de commencer. Je pense que pour commencer, il faut être en personne.

En outre, la visio te demande d’investir en amont dans le matériel sans même savoir si tu aimes ça, ou si tu es bon. L’idéal serait de faire des formations en présentiel, en Angleterre ou aux États-Unis.

L’étude de l’art du lettrage

Mais, avant même de faire des formations en peinture, ce qu’il faut, c’est étudier la lettre. Je ne le dirai jamais assez.

On ne peut pas être peintre en lettres si l’on ne connaît pas les lettres.

Les lettres sont construites d’une certaine façon, il y a des proportions, des espacements, des styles différents, des catégories différentes. Il faut connaître tout cela avant de se lancer dans la peinture.

Donc, avant de faire un stage de peinture en lettres, je conseillerai de faire un stage de lettrage, voire même de typographie, puisque les typographes connaissent tout cela.

D’abord étudier la lettre et ensuite la peindre. Ça, c’est primordial.

Aujourd’hui, le risque est que tout le monde veuille se lancer dans la peinture en lettres sans savoir comment dessiner une lettre.

Je n’irai pas jusqu’à dire que ça peut mettre en danger le métier, mais le risque est d’avoir des lettres qui ne sont pas du tout proportionnées. Dans ce cas-là, oui, le sticker est préférable. Au moins, il sort de l’ordinateur en étant calé.

Donc, il faut étudier la lettre avant tout, s’entraîner à dessiner des séries et des séries de lettres de tout type. Peu importent les outils.

– Laurent : Sachant que comme tu le disais, c’est un métier de passionné. Je pense donc qu’il faut avoir cette passion de la lettre aussi.

Je trouve que c’est un univers qui est passionnant parce que des lettres, on en voit partout en fait. On en voit je ne sais pas combien de dizaines de milliers par jour. Mais on ne se rend pas compte en fait de tout le travail qu’il y a derrière.

D’autant plus dans ton métier où la lettre est ton outil de travail finalement !

– Anne-Sophie : Et oui, exactement.

– Laurent : Donc si tu ne maîtrises pas au moins les bases, je pense que tu as de grandes chances de faire n’importe quoi, tout simplement.

– Anne-Sophie : C’est ça.

En fait, on est limité par les lettres A à Z. Cela te donne déjà un scope assez limité. Sauf que tu as des façons illimitées de dessiner ces lettres. Il faut donc, petit à petit, apprendre différents styles.

Se former grâce aux challenges

Tu as beaucoup de challenges qui se font sur les réseaux. Je pense notamment au « 36 Days of Type » qui a lieu en avril ou en mai.

Chaque jour, tu dois dessiner une lettre (ou un chiffre). Tu as des milliers, voire des centaines de milliers de typographies, lettreur ou peintres en lettres qui font le challenge de dessiner une lettre par jour avec un style différent.

Exemple de lettre réalisée par Anne-Sophie lors du challenge 36 days of type de 2021.
Source : Instagram.

Tu as aussi des gens qui font le « 100 Days of lettering » où pendant 100 jours, ils vont dessiner un mot.

Ça nourrit ton esprit et ça devient moins mécanique. En fait, tu sors juste quelque chose sur le papier. Limite, tu dessines quand tu es au téléphone, tu sais, quand tu fais des gribouillis. Tu fais ça au lieu de faire des gribouillis et ça va t’aider à proportionner tes lettres, progressivement.

Je conseille ces challenges. Ils sont super à faire ou à suivre, simplement.

Ce sont des moments où l’on voit les professionnels du métier créer pour eux-mêmes et non pas créer pour des clients. Et c’est super, parce que c’est là qu’ils sont les plus créatifs.

La place donnée aux nouvelles créations

– Laurent : Pour moi, la typo, c’est un peu comme la musique.

On pourrait croire que toutes les mélodies et toutes les lettres ont été inventées, mais il y a tellement de possibilités.

Parfois, juste une petite variation sur la façon dont tu vas faire ton A ou toute autre lettre, te permet de créer une toute nouvelle typo.

Peut-être que le message à donner c’est qu’il y a encore de la place pour de nouvelles créations. Tout n’a pas encore été inventé. Qu’en penses-tu ?

– Anne-Sophie : Bien sûr ! C’est toujours ce dont on a peur, je pense, quand on se lance. On peut se dire que ça a déjà été fait, et qu’on ne fait que copier. Mais pas du tout en fait.

Alors au début oui, quand tu doutes, quand tu t’essayes dans le métier, tu vas chercher à reproduire des trucs. Tu vas t’entraîner sur des choses qui existent déjà.

Il n’y a pas de souci, tant que tu ne le vends pas. On passe toutes et tous par cette étape, c’est normal.

La question de la recherche de style

Mais, va venir un moment où tu vas te dire que tu pourrais essayer telle ou telle chose. Et, petit à petit, tu vas créer ton propre style (même s’il y a des personnes qui sont sans style et ce n’est pas grave). Je trouve qu’on est très dans le « trouvez votre style », avec des formations spécifiques.

Sauf que les gens paniquent car ils n’ont pas de style particulier. Et ce n’est pas grave. Tu peux savoir faire des milliers de choses et réussir dans la vie. Parfois, on a même un style sans s’en rendre compte.

Du coup, il faut s’essayer à tout. Et puis dans ce tout, il y aura bien quelque chose qui t’ira et qui te fera vibrer.

– Laurent : C’est l’essentiel, finalement !

– Anne-Sophie : Exactement.

Son coup de cœur créatif

– Laurent : Un des objectifs du podcast, c’est de promouvoir la diversité des créateurs et des créatrices.

Est-ce que tu aurais quelqu’un, peu importe son domaine, que tu apprécies et tu voudrais mettre en avant dans ce podcast ?

– Anne-Sophie : C’est une question très difficile.

On voit des tas de super artistes en ligne. J’ai eu du mal à shortlister une personne et même aujourd’hui, tu vois, j’ai encore du mal.

Il y a un artiste, qui est en fait graphiste, illustrateur et lettreur. Il n’est pas du tout peintre en lettre pour le coup. Il s’appelle João Neves, il est portugais.

Je me rappelle son projet d’étiquettes, un peu vintage sur le thème d’Harry Potter. On peut le voir sur toutes les plateformes, comme Behance, et c’est juste magnifique. C’est d’une beauté !

Crédit : João Neves

En plus, j’adore tout ce qui est lettrage vintage et vieilles étiquettes. Tout ce qui est vieux packaging quoi.

À chaque fois vraiment que je vois ce projet, il y a tellement de détails ! Je trouve ça incroyable. J’ai l’impression que pour faire une étiquette comme celle-là, il me faudrait 2 mois.

Je recommande donc João Neves. Je crois que sont son pseudo Instagram, c’est Nevesman.

– Laurent : Je mettrai le lien dans la description du podcast.

– Anne-Sophie : Après, je ne suis pas sponsorisée, hein ! 😄

– Laurent : Non, non, on est vraiment sur de la recommandation !

– Anne-Sophie : Il y a des projets comme celui-là qui marquent. Il m’a même inspiré.

Il m’a donné envie de faire un truc pour moi-même. C’est encore en attente parce que j’ai 1 000 choses à faire. Tu vois, j’ai envie de créer pour moi. Sauf qu’il faut que je trouve le temps, comme d’habitude.

Mais, comme je disais, il y a un tas d’artistes absolument incroyables. Chacun a ses spécificités et l’important, c’est de se nourrir de ce que font les autres.

Pas de se comparer à eux. On le dit souvent, la comparaison, ça tue l’artiste. C’est absolument horrible et je suis déjà tombée là-dedans.

Et, en fait, pour l’estime de soi, c’est absolument horrible. Éviter ça, c’est primordial.

– Laurent : C’est clair. C’est valable quel que soit le secteur. En ce qui me concerne, je suis dans la création de contenu et c’est valable aussi.

Quand on regarde certains créateurs de contenus, si on se compare à eux, on se bloque et on n’avance pas en fait.

– Anne-Sophie : C’est ça, exactement. C’est pareil à la procrastination.

Son mot de la langue française préféré

– Laurent : Une question que j’aime bien poser, parce qu’elle paraît anodine, mais je trouve qu’elle en dit long. Quel est ton mot de la langue française préféré ?

– Anne-Sophie : Alors j’ai eu du mal aussi avec cette question-là, tu vois. Finalement, je suis tombée sur le mot complicité.

Je m’explique : j’aime ce mot, aussi bien pour le son, mais aussi pour sa signification.

Déjà, c’est un mot qui n’a aucune traduction en anglais. Je suis également très visuelle comme personne. C’est-à-dire que quand je vois un mot, je vois aussi une image et quand je pense au mot « complicité », je vois vraiment un regard entre 2 personnes qui veut tout dire.

C’est vraiment le mot où quand 2 personnes échangent, tu n’as pas besoin d’expliquer ce qui se passe.

Ils se comprennent et je trouve que c’est un moment, mais aussi un mot qui est juste extraordinaire. Voilà donc c’est mon mot.

– Laurent : Super, c’est un magnifique choix.

Conclusion

– Laurent : Merci beaucoup Anne-Sophie pour ce moment qu’on a passé ensemble.

Si l’on veut te retrouver ou te contacter, par où on passe ?

– Anne-Sophie : Alors Instagram, c’est là que je suis la plus active. Donc mon pseudo, c’est « Letter your Life ».

Il est en anglais parce que je l’ai inventé quand j’étais en Nouvelle-Zélande et il n’y a pas de retour en arrière. Puis, sur mon site internet (https://letteryourlife.com), il y a un peu toutes les créations. Mais, Instagram, c’est là que je communique le plus.

Retour en haut de page